Test Blu-ray : L’enfer

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L’enfer

France : 1994
Titre original : –
Réalisation : Claude Chabrol
Scénario : Claude Chabrol
Acteurs : Emmanuelle Béart, François Cluzet, Nathalie Cardone
Éditeur : Carlotta Films
Durée : 1h40
Genre : Drame
Date de sortie cinéma : 16 février 1994
Date de sortie DVD/BR : 2 décembre 2020

Paul vient d’acheter et de rénover l’auberge de charme où il a lui-même travaillé. Il épouse Nelly, une des plus belles filles de la région, qui lui a vite donné un enfant. Tout serait parfait sans les emprunts à rembourser, la concurrence et cet étrange propension de Nelly à plaire, surtout aux hommes. Sans ses explications évasives sur son emploi du temps, ses dépenses… Oui, Paul est jaloux. Mais d’une jalousie maladive qui transforme leur vie quotidienne en un véritable enfer…

Le film

[4,5/5]

Comme son titre l’indique de façon cristalline, L’enfer est un film illustrant une lente descente aux enfers : celle de Paul / François Cluzet, rongé par ses démons et par la jalousie obsessionnelle qui le consume à petit feu. Dans sa première bobine, le long-métrage de Claude Chabrol commence à la façon de beaucoup d’autres de ses films – à savoir avec l’exposition d’un couple de la petite bourgeoisie de province.

Dès les premières minutes en revanche, L’enfer affichera déjà son étrange rapport au temps, et à la façon parfois étrange de présenter la chronologie des événements. Les premières années de bonheur du couple composé à l’écran par François Cluzet et Emmanuelle Béart sont résumées à une poignée de séquences lapidaires, s’enchaînant rapidement, sans laisser au spectateur le temps de s’attarder sur les petits détails qui, déjà, pouvaient s’avérer comme révélateurs d’une histoire qui partait sur des bases instables : la rencontre visiblement arrangée, le pédalo qui démarre à l’envers… Par la suite, et au fur et à mesure que le spectateur entrera « dans la tête » de Paul, les notions de temporalité se feront de plus en plus floues, une séquence succédant parfois brutalement à l’autre, sans logique narrative, comme si plus rien n’avait d’importance que de découvrir l’hypothétique infidélité de sa femme. Dans le même ordre d’idées, certains dialogues se verront répétés à deux reprises, comme si Chabrol s’amusait à nous les présenter selon le point de vue de différents personnages – bien sûr, cet effet, couplé à une utilisation régulière des miroirs coupant l’espace ou des plans vus au travers de vitres, accentue clairement l’idée de « fragmentation » indissociable de l’esprit de Paul.

Sa femme, on l’a dit, c’est Emmanuelle Béart, qui s’offre probablement ici un des rôles les plus ingrats de sa carrière, mais qui livre également devant la caméra de Chabrol sa performance la plus intense et la plus convaincante, tout à la fois mère protectrice et femme-enfant. Avec Cluzet, ils forment un couple sur qui repose totalement l’équilibre et la réussite du film : un moment d’égarement, une fausseté, et L’enfer s’effondrait comme un soufflé. Tous deux sont heureusement absolument incroyables, impressionnants de fébrilité, et tellement marquants que certains dialogues du film imaginés par Chabrol résonnent encore tels quels dans notre esprit, même plus de 25 ans après avoir découvert le film pour la première fois (« Tu veux l’être ? Hé ben tu vas l’être. En long, en large et en travers. J’sais pas avec qui… J’sais pas comment… Mais j’t’assure que tu le seras »).

Déstabilisant dans ses mécaniques narratives, L’enfer s’amuse à faire perdre ses repères au spectateur, en termes de temps et d’espace. Extrêmement documenté, Claude Chabrol se base sur un des scénarios envisagés par Henri-Georges Clouzot pour son fameux film inachevé, et nous livre une constatation presque clinique des ravages de la folie sur l’esprit de François Cluzet. A travers son travail sur le son (les bourdonnements incessants) et l’image (les points noirs apparaissant dans son champ de vision), le cinéaste nous fait comprendre avec les outils cinématographiques dont il dispose que la vision de l’univers de Paul est brouillée par ses affects et son obsession. Inspiré, Chabrol nous impose de suivre les délires psychotiques du personnage principal au cœur d’un récit prenant clairement la forme d’une spirale, s’ouvrant sur des plans larges pour se terminer au plus près de ses personnages, le plus souvent filmés en gros plans. Ce qui commencera avec le bonheur, la lumière et les grands espaces se refermera également lentement, au fur et à mesure du récit, vers des séquences de plus en plus plongées dans les ténèbres et la démence. Plus L’enfer avance, plus il prend place dans des espaces exigus, refermés, jusqu’à l’enfermement final, nous montrant un François Cluzet esclave de ses propres délires paranoïaques.

Avec L’enfer, Claude Chabrol nous livrait donc une illustration froide et clinique du concept de jalousie maladive, ici éprouvée par un homme en perte de repères, ressentant un sentiment d’insécurité chronique qui le mènera peu à peu vers la schizophrénie. Bien rythmé, immersif et rempli d’idées de mise en scène assez brillantes, L’enfer est de plus porté par deux acteurs en état de grâce, puissants, inoubliables.

Le Blu-ray

[4/5]

Nul n’est prophète en son pays : si L’enfer était disponible en Blu-ray depuis quelques années aux États-Unis, le film de Chabrol restait à ce jour inédit au format Haute-Définition en France. Cette erreur est aujourd’hui réparée, et pour la peine, L’enfer s’offre par ailleurs une restauration 4K en exclusivité mondiale, réalisée par le laboratoire Éclair avec l’aide du CNC. Le Blu-ray de L’enfer n’est à ce jour disponible qu’au sein du coffret « Claude Chabrol : Suspense au féminin » édité par Carlotta Films, et contenant également La cérémonie (1995), Rien ne va plus (1997), Merci pour le chocolat (2000) et La fleur du mal (2003).

Côté technique, et comme à son habitude, Carlotta Films a soigné le transfert de L’enfer, et nous livre un rendu Haute Définition absolument irréprochable : définition précise, couleurs chaudes, piqué remarquable, master full HD 1080p… Les scènes en basse lumière n’accusent aucune baisse de régime, et la granulation d’origine a été scrupuleusement préservée. Du très beau travail, d’autant qu’il n’y a vraiment aucun souci d’encodage à déplorer. On tire donc à nouveau notre chapeau à l’éditeur, d’autant que côté son, le rendu acoustique est également excellent : le film est naturellement proposé en version française dans un mixage DTS-HD Master Audio 2.0 d’origine, ou elle trouvera son épanouissement optimal – même s’il faudra peut-être occasionnellement jouer avec la molette de volume lors d’une ou deux scènes « chuchotées ». Un grand bravo à l’éditeur.

Du côté des suppléments, Carlotta Films a pris le parti de recycler la riche interactivité déjà disponible sur le DVD édité par MK2 en 2002, à savoir une très intéressante présentation du film signée Joël Magny (3 minutes), en voix off sur des images du film. Ses propos sont concis et pertinents. On continuera ensuite avec un commentaire de Claude Chabrol sur une poignée de séquences-clés du film (38 minutes). Ce dernier y reviendra sur de nombreux détails thématiques et leur illustration formelle, tout en évoquant également le scénario de Henri-Georges Clouzot ayant servi d’ossature à son récit. On continuera ensuite avec un passionnant entretien avec Claude Chabrol (11 minutes), dans lequel le scénariste / réalisateur reviendra sur les modifications qu’il a apporté au scénario de Clouzot, qui se concentraient visiblement sur la chronologie des événements proposée dans le film. Cela sera l’occasion pour lui de revenir sur la temporalité mise en place dans L’enfer, le récit ralentissant au fur et à mesure qu’il évolue. On terminera enfin avec un entretien inédit avec Marin Karmitz (25 minutes), qui reviendra sur sa rencontre et ses différentes collaborations avec Claude Chabrol.

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