Test Blu-ray : Cruising – La Chasse

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Cruising – La Chasse

États-Unis, Allemagne : 1980
Titre original : Cruising
Réalisateur : William Friedkin
Scénario : William Friedkin
Acteurs : Al Pacino, Paul Sorvino, Karen Allen
Éditeur : Colored Films
Durée : 1h42
Genre : Thriller, Policier
Date de sortie cinéma : 23 septembre 1980
Date de sortie DVD/BR : 19 janvier 2022

Plusieurs crimes sont perpétrés à New York sur des homosexuels adeptes de pratiques sado-masochistes. Steve Burns, un jeune policier, est chargé de l’enquête et doit, pour ce faire, infiltrer le milieu gay de Greenwich Village…

Le film

[3/5]

Pour les cinéphiles ayant grandi dans les années 80, trop jeunes pour découvrir Cruising lors de sa sortie dans les salles, le film de William Friedkin a sans aucun doute longtemps fait partie de cette petite sélection d’œuvres réputées « sulfureuses » à laquelle il était difficile d’accéder, en tant qu’adolescents, dans les années 90 – on pense également à des film tels que Le Sang du châtiment, L’Ange de la vengeance, Le dernier tango à Paris, Portier de nuit ou encore Cannibal Holocaust – tous étaient teintés d’un doux parfum de scandale, qui leur conférait une aura d’interdit et les empêchait le plus souvent de passer le cap du filtre parental.

Régulièrement repris en exemple, dans les magazines que nous lisions, pour illustrer les dossiers consacrés aux films les plus choquants, décadents ou extrêmes de l’histoire du Septième Art, Cruising devint donc l’objet d’un certain nombre de « fantasmes » cinématographiques : on imaginait un film hardcore repoussant toutes les limites de la bienséance et du malaise, notamment en raison d’inserts porno et d’une scène de fist-fucking réputée des plus choquantes. C’est donc finalement assez tard que l’on découvrit le film de Friedkin, et à l’image de tous les autres films évoqués ci-dessus, Cruising nous fit alors l’impression d’un gros pétard mouillé.

La sortie du film de William Friedkin au format Blu-ray nous apparaissait donc comme l’occasion idéale de redécouvrir Cruising « à tête reposée », en prenant en compte le film pour ce qu’il est plutôt que de l’envisager à l’aune de plusieurs années d’attente et de fantasmes pour ce qu’il aurait pu être. Las, le film de Friedkin ne m’avait ni choqué ni même troublé il y a une quinzaine d’années, et n’y parviendra pas d’avantage cette fois-ci. On mettra de côté les propos de son réalisateur, qui tendent à tenter de faire passer Cruising comme un classique polar, dont la seule originalité réside dans le milieu gay SM dans lequel il se déroule. C’est faux, et c’est une hypocrisie manifeste de la part de William Friedkin de soutenir qu’il n’a pas voulu choquer le bourgeois avec ce Serpico en casquette de cuir – sa volonté de provocation se retrouve dans de nombreux plans outrageusement démonstratifs et tristement gratuits qui inondent littéralement le film, et qui ne parviennent malheureusement jamais à éviter la caricature, tant les homosexuels ne sont finalement montrés que sous le signe du priapisme et de la déviance malsaine.

Ainsi, si William Friedkin rejette certains clichés vis à vis des homosexuels, il se vautre avec complaisance dans d’autres clichés, ce qui, finalement, tend à faire de Cruising un équivalent 80’s du Détective (1968) mettant en scène Frank Sinatra. La communauté n’y est montrée que sous un aspect sordide et des environnements décrépit, le West Village est décrit comme un repaire interlopes d’invertis et de criminels, de « Grands méchants loups » vêtus de cuir à la recherche de sexe violent et de meurtres. Pour s’en convaincre, il suffit de jeter un œil à l’appartement de la petite amie d’Al Pacino dans le film, incarnée par Karen Allen : il est aussi spacieux et lumineux que les piaules fréquentées par Pacino et la communauté gay sont tristes et délabrées.

De la même façon, au-delà de la description de l’isolement de l’agent infiltré et de la lente descente aux enfers du personnage incarné par Al Pacino, William Friedkin semble s’intéresser finalement plus au « contexte » qu’à l’histoire de serial killer : tout ce qui relève du polar se trouve en retrait. Dans le même état d’esprit, le cinéaste opte dans Cruising pour un choix de mise en scène très particulier, qui consiste à modifier les traits physiques du tueur psychopathe à chacune de ses apparitions. Durant la première scène de meurtre, le tueur est donc incarné par Larry Atlas, qui incarnera la victime du second meurtre. Et quand arrivera le troisième homicide, c’est Arnaldo Santana qui prêtera ses traits au tueur… Alors qu’il interprétait la première victime au début du film !

Ainsi, et sans chercher la polémique à tout prix, on comprend les réactions très hostiles que Cruising s’est attiré du côté de la communauté homosexuelle. En effet, s’il était probablement simplement destiné à brouiller les pistes, le tour de passe-passe formel orchestré par Friedkin laisse finalement trop de portes ouvertes à l’interprétation : en changeant systématiquement l’identité de son psychopathe d’une séquence à une autre, Cruising sous-entend en effet qu’un homosexuel en remplace finalement un autre, ce qui, si l’on pousse un peu plus loin le raisonnement, tend à faire penser que n’importe lequel de ces homosexuels pourrait finalement cacher un tueur – de là à penser que Cruising condamne l’homosexualité en général, il n’y a qu’un pas…

Le fait est qu’on n’est pas les seuls à voir quelques réserves vis à vis de Cruising : un certain nombre d’acteurs et de membres de l’équipe du film, à commencer par Al Pacino lui-même, ressentent la même gêne par rapport au film, ce qui est peut-être du au fait que la narration développée par Friedkin s’avère un peu trop sinueuse, et fait sans doute un peu trop de détours pour aller de son point A à son point B.

Cela dit, l’homophobie latente du film – qui, on le répète, n’est peut-être que le fruit d’une sur-interprétation de ce qui nous est donné à voir – n’empêche pas Cruising d’afficher de beaux restes, ainsi qu’une « aura » manifeste, nourrie de « légendes urbaines » entourant les conditions de tournage, le passage devant la commission de censure ou encore les relations assez tendues entre Al Pacino et William Friedkin. Au-delà de la volonté manifeste de choquer son monde à travers une posture politiquement incorrecte, il convient de reconnaître au metteur en scène son implication jusqu’au-boutiste, son sérieux imperturbable, ainsi que les talents de technicien dont il sait toujours faire preuve lors des deux/trois moments de bravoure, qui prouveront à ses détracteurs qu’il en a toujours sous le pied.

Le Blu-ray

[4,5/5]

Disponible depuis 2019 sous les couleurs de Arrow au Royaume-Uni, Cruising a bénéficié d’une restauration 4K dont hérite aujourd’hui l’éditeur Colored Films. C’est donc l’occasion rêvée pour le cinéphile français de redécouvrir le film de Friedkin, même si le cinéaste, grand « révisionniste » devant l’éternel, n’a pas pu s’empêcher, à nouveau, de modifier un peu le film tel qu’on le connaissait jusqu’ici. Les différences entre les deux montages sont détaillées sur le site Movie-Censorship. La version d’origine est également proposée sur le Blu-ray, en définition standard. Au niveau de l’image, le master Haute-Définition proposé par Colored Films n’est certes pas parfait, mais s’avère globalement satisfaisant. L’ensemble affiche par moments une forme exceptionnelle, mais on notera tout de même une réduction du bruit numérique (DNR) un peu abusive sur les scènes nocturnes. Côté son, on pourra redécouvrir le film au choix en VO sous-titrée et DTS-HD Master Audio 5.1 ou en VF et DTS-HD Master Audio 2.0 – aucune des deux versions ne présente de problème particulier. Les deux mixages sont clairs et stables, et se valent à peu près, même si la VF parait un peu étouffée par rapport à sa consœur dans la langue de Shakespeare, qui dispose d’une « petite » spatialisation d’ambiance, respectant le rendu acoustique d’origine.

Du côté des suppléments, les anglophones confirmés pourront commencer avec un commentaire audio de William Friedkin, malheureusement proposé sans le moindre sous-titre. Les autres commenceront quant à eux avec une présentation du film par Philippe Rouyer (27 minutes). Ce dernier replacera le film de Friedkin dans la carrière du cinéaste, avant de s’attarder sur le « réalisme » forcené du film, et de recycler un certain nombre d’anecdotes que nous entendrons de la bouche même de William Friedkin (et parfois mot pour mot) dans les autres bonus disponibles sur la galette. Pour des propos plus originaux, direction donc l’entretien avec Didier Roth-Bettoni (14 minutes), axé sur le rapport du film à l’homosexualité, et nous proposant un retour sur le contexte historico-sexuel d’un tournage sous tension. Le reste des suppléments sera recyclé de l’édition Arrow : on commencera avec un making of rétrospectif (21 minutes), qui reviendra essentiellement sur la genèse du film et son tournage. Le plus intéressant des bonus est probablement la featurette intitulée « Exorciser Cruising » (23 minutes), qui reviendra sur toutes les particularités formelles du film : on y abordera les tueurs multiples, le traitement du son, les images subliminales… Passionnant. On terminera enfin avec la bande-annonce, et on notera la présence au sein du boîtier d’un livret inédit de 32 pages, rédigé par Marc Toullec, qui ne nous a malheureusement pas été fourni.

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