Test Blu-ray 4K Ultra HD : Bayan Ko

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Bayan Ko

Philippines, France : 1984
Titre original : Bayan ko – Kapit sa patalim
Réalisation : Lino Brocka
Scénario : Jose F. Lacaba
Acteurs : Phillip Salvador, Gina Alajar, Claudia Zobel
Éditeur : Le Chat qui fume
Durée : 1h49
Genre : Drame
Date de sortie cinéma : 6 novembre 1985
Date de sortie BR/4K : 30 novembre 2021

À Manille, dans les années 1980, Turing Manalastas et son épouse Luz, ouvriers dans une imprimerie, vivent modestement dans la capitale des Philippines en proie à des mouvements sociaux. Enceinte, la jeune femme est contrainte au repos forcé, et le couple à des dépenses supplémentaires. Turing parvient à un arrangement avec son employeur, Monsieur Lim, à condition qu’il n’adhère pas au syndicat qui est en train de se monter dans l’imprimerie. Malgré cela, ne pouvant payer l’hôpital où Luz a accouché, Turing doit accepter à contrecoeur la proposition de Lando, un ami d’enfance, consistant à cambrioler la maison de Monsieur Lim…

Le film

[4/5]

Les lignes commencent à bouger dans le petit monde de l’édition vidéo en France : les éditeurs les plus respectables s’étant mis depuis quelque temps à goûter aux joies du Bis (Carlotta, Gaumont, Arte), Le Chat qui fume a décidé de leur rendre la pareille, en nous proposant début décembre la sortie en Blu-ray et Blu-ray 4K Ultra HD du film de Lino Brocka Bayan Ko – une sortie à priori plutôt éloignée de la ligne éditoriale jusqu’ici mise en avant par l’éditeur, puisqu’il ne s’agit pas d’un film de genre, mais clairement d’un film « d’auteur », en provenance des Philippines, et ayant la particularité d’avoir été présenté en 1984 au Festival de Cannes.

Le Chat qui fume compte donc, et on est quasi-sûr qu’il a bien raison, sur l’éclectisme et la curiosité de sa solide base d’aficionados, qui sont ici cordialement invités à délaisser les tueurs aux mains gantées de cuir et autres déviances cinématographiques pour se plonger dans un cinéma passionnant, mais encore assez mal connu chez nous. En effet, à moins d’être un cinéphile pointu arpentant sans cesse les quelques salles estampillées « Art et Essai » encore ouvertes en France, le cinéma philippin reste encore un grand mystère. Du cinéma en provenance d’Asie du Sud-Est, on connaît surtout quelques cinéastes originaires de Thaïlande (Apichatpong Weerasethakul), du Vietnam (Tran Anh Hung) ou même d’Indonésie (Joko Anwar). Mais comme vous pouvez vous en douter, le cinéma de cette partie du monde ne se résume pas aux high-kicks dans les rouleaux généreusement assénés par Tony Jaa à ses adversaires de cinéma.

Ainsi, sur les 110 millions de philippins s’entassant sur un territoire deux fois plus petit que la France, on ne connaît finalement que trois cinéastes de notre côté du monde : Brillante Mendoza, Lav Diaz et Lino Brocka sont ainsi les plus connus à travers le monde. Le réalisateur de Bayan Ko, Lino Brocka, a d’ailleurs à son actif une soixantaine de films réalisés entre 1970 et sa mort en 1991, mais très peu d’entre eux ont traversé les frontières de l’archipel. On avait eu l’occasion de découvrir Manille et Insiang il y a quelques années grâce à Carlotta Films, mais Le Chat qui fume nous propose sans doute un film encore un peu plus brillant avec Bayan Ko : plus contemporain, plus fluide, plus politique, il s’impose comme une véritable réussite dans le genre.

Lors de sa présentation en compétition à Cannes en 1984, Bayan Ko a puissamment marqué les mémoires : les critiques furent généralement assez dithyrambiques, et la portée politique de l’œuvre vaudrait même à Lino Brocka d’être comparé à Costa-Gavras. Pour autant, cela serait une erreur de limiter Bayan Ko à son seul message politique. De la même façon, si on pourrait clairement être tenté de dresser un parallèle entre la trajectoire de Turing dans le film et la carrière de cinéaste de Brocka, on en oublierait la façon habile et naturaliste dont le réalisateur parvient à saisir l’atmosphère sociale de son pays, en plongeant le spectateur occidental au cœur d’une « autre » réalité, lui étant tout à fait étrangère, mais au cœur duquel il conserve quelques repères.

Ces repères, on les trouvera dans la représentation des relations hommes / femmes ainsi que dans la description, minutieuse et pleine d’empathie, de la vie de tous les jours de gens simples, dont le train-train se divise entre la vie de famille, les relations de boulot et les coups bus avec les amis le soir dans des cabarets étonnamment modernes et « occidentalisés » – qui sont autant de preuves que la modernisation du paysage urbain est aux mains de ceux qui ont le pouvoir financier. Pour l’intrigue de Bayan Ko, Lino Brocka met en parallèle deux événements du quotidien (une grève / une prise d’otages qui tourne mal), deux faits divers de la dernière banalité, que rien ne semblait lier à priori, mais qui le seront encore une fois pour de tristes raisons pécuniaires.

L’histoire de Bayan Ko suit donc le personnage de Turing (Phillip Salvador), employé d’une imprimerie dont les collègues sont en grève. S’il est tout à fait d’accord avec la dénonciation de leurs conditions de travail, il ne rejoindra pas le syndicat pour des raisons personnelles : sa femme est enceinte, et il est très endetté. Et Lino Brocka de nous proposer, toujours en gardant une certaine bonne humeur, une poignée de scènes mises en scène de façon à souligner le côté ubuesque de certaines situations. On pense naturellement à celle durant laquelle on découvre que Turing ne peut payer les frais d’hospitalisation de sa femme, et voit le personnel hospitalier empêcher sa famille de quitter l’enceinte de la clinique : une situation surréaliste dans le sens où plus ils restent sur place, plus la facture augmente ! Des absurdités bureaucratiques qui finiront par convaincre, en fin de métrage, à Turing de participer à un cambriolage…

Par l’intermédiaire du personnage, de son destin et de ses prises de conscience successives, Lino Brocka tente bien déterminé avec Bayan Ko à faire comprendre au spectateur que face au harcèlement, aux inégalités et plus largement au malaise social qui semblent régner en maître sur la société philippine , aucune lutte individuelle, fusse-t-elle pour la justice ou pour la simple « survie », n’est en mesure de prospérer et de porter ses fruits. En ce sens, et malgré un recours à l’humour assez régulier (la découverte de la raison du surnom de « Shit Boy » a forcément de quoi faire sourire), Bayan Ko s’impose à sa manière comme une œuvre « coup de poing », vivante, grouillant littéralement de personnages attachants et faisant le pari de prendre le spectateur par la main pour l’emmener au plus près des conditions de vie de ces héros du quotidien.

D’un point de vue formel, Bayan Ko s’avère également assez surprenant : le cinéma de Lino Brocka épate par sa modernité, sa caméra très mobile, son rythme, et même jusque dans sa tonalité, slalomant entre le mélodrame, l’humour et même le polar. Une belle découverte !

Le Blu-ray 4K Ultra HD

[5/5]

On salue donc bien bas l’audace éditoriale dont a fait preuve Le Chat qui fume en sortant Bayan Ko non seulement en Blu-ray, mais également en Blu-ray 4K Ultra HD. Le film a été film a été numérisé en 5K à partir du négatif original par VDM, puis restauré en 4K par l’éditeur lui-même. Et les mots nous manquent pour qualifier le résultat à l’écran, tant le rendu est époustouflant et semble vraiment le résultat ultime et définitif concernant ce film. La différence avec le Blu-ray est tout simplement saisissante : la précision et le niveau de détail en Ultra Haute-Définition sont tout simplement hallucinants, et même si le film se déroule souvent dans le noir ou dans l’obscurité, la palette colorimétrique est extraordinaire, et les contrastes – de même que la tenue des noirs – sont réellement impressionnants. Pour parachever le tout, le grain cinéma a été scrupuleusement respecté : c’est tout simplement magnifique. Côté son, la version originale proposée en DTS-HD Master Audio 2.0 (mono d’origine) imposera un rendu acoustique relativement ouvert et ample, d’une parfaite efficacité. Les dialogues sont toujours intelligibles, et la piste est globalement très propre, sans effets de saturation intempestifs. Les sous-titres ne posent pas de souci particulier, et on notera la présence de sous-titres anglais.

Du côté des suppléments, Le Chat qui fume nous propose une sélection de bonus dont la richesse est vraiment étonnante. On commencera donc avec une présentation du film par Bastian Meiresonne (1h01). Ce spécialiste incontesté de tous les cinémas asiatiques reviendra donc, avec son accent très prononcé assez inimitable, sur l’ensemble de la carrière de Lino Brocka. Il en profitera bien sûr pour replacer le film dans son contexte historique et politique, et se servira des différentes anecdotes qu’il a cité pour finalement nous proposer une passionnante analyse du film, illustrée par, notamment, un retour sur la dernière séquence.

On continuera ensuite avec un entretien avec Véra Belmont (8 minutes), tourné pour la TV, au cœur duquel elle reviendra sur la façon dont elle est arrivée sur le film en tant que productrice. Enfin, on terminera avec un court entretien avec Lino Brocka (2 minutes) enregistré à l’occasion sa sélection officielle au festival de Cannes en 1984. On notera par ailleurs que comme à son habitude, Le Chat qui fume a particulièrement soigné la présentation de son coffret 4K de Bayan Ko, présenté dans un beau digipack 3 volets rehaussé d’un fourreau aux couleurs du film. La conception graphique est signée Frédéric Domont ; pour vous procurer cette édition limitée à 1000 exemplaires, rendez-vous sur le site du Chat qui fume.

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