Critique : Taxi Téhéran

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Iran, 2014
Titre original : Taxi
Réalisateur :
Scénario : Jafar Panahi
Acteurs : Jafar Panahi
Distribution : Memento Films Distribution
Durée : 1h22
Genre : Drame
Date de sortie : 15 avril 2015

Note : 3,5/5

Pour le réalisateur iranien Jafar Panahi, tourner des films relève de la nécessité vitale, voire de la principale raison d’être, plus forte que tous les obstacles qui peuvent l’en empêcher. Le cinéma fait partie de ses gènes, au grand dam du régime totalitaire de son pays et au profit des cinéphiles à travers le monde, qui ont le privilège de découvrir ses œuvres interdites de sortie dans leur pays d’origine. Le fait de regarder un film de Jafar Panahi, sous le coup depuis cinq ans d’une condamnation sévère qui était censée le réduire au silence pendant deux décennies, a hélas toujours quelque chose de politique. Ne serait-ce que parce qu’elles existent, ses réalisations peuvent être érigées en monuments édifiants contre la censure sous toutes ses formes par des institutions occidentales comme le festival de Berlin, où Taxi Téhéran a gagné l’Ours d’or en février dernier. Ce serait pourtant jouer le jeu des geôliers du cinéaste de n’y voir qu’un manifeste politique, sans autre valeur cinématographique que de montrer que la voix de Jafar Panahi souhaite toujours se faire entendre, peu importe ce qu’elle a à dire. Car Taxi Téhéran est une de ces pépites précieuses, dont la simplicité apparente renvoie directement à la nature même, ainsi qu’à la richesse inépuisable du Septième art.

Synopsis : Le réalisateur Jafar Panahi sillonne les rues animées de Téhéran au volant de son taxi. Ses passagers sont des hommes et des femmes ordinaires : une institutrice, un indépendant, un marchand de films piratés, la victime d’un accident de moto et son épouse hystérique, deux femmes âgées avec des poissons rouges, sa nièce et une avocate. A leur façon, ils se confient tous à leur chauffeur, qui dresse à partir de leurs témoignages le portrait de la société iranienne.

Tout film mérite d’être vu

Documentaire ou fiction, jeu ou réalité ? La narration s’emploie à brouiller malicieusement les pistes dans le microcosme de l’intérieur de la voiture, découpé en quatre types de plans principaux. Au moins d’un point de vue formel, Taxi Téhéran n’aspire point à être particulièrement sophistiqué. Dans ce dépouillement visuel réside toutefois un premier vecteur de force du récit. A quoi bon, en effet, chercher à rendre la trame narrative artificiellement plus compliquée, alors que ce qui y importe est avant tout le fond et moins la forme. Or, Jafar Panahi ne serait pas l’un des réalisateurs majeurs de son pays, s’il ne savait pas exprimer en sourdine tout son désarroi d’être cantonné à tourner des films clandestinement. Ainsi, le dispositif même du taxi et la disposition des caméras, autant comme des moyens de surveillance que des points de vue au champs limité, forment les bases indissociables de cette enquête larvée. Le maniement fort habile de ces contraintes ne s’arrête pas là, puisque l’intrusion finale de la force brute de la répression nous plonge définitivement dans une crainte semblable à la paranoïa permanente du chauffeur/réalisateur. A travers le passage à l’écran noir en guise d’aveu aussi tardif qu’écrasant des risques d’une résistance téméraire, le côté presque enjoué de la narration s’estompe avec gravité au profit d’un rappel à l’ordre quant à la situation nullement enviable de Jafar Panahi dans sa grande prison.

Une rose pour les gens du cinéma

Avant que la course ne se termine sur cette note assez pessimiste, la succession des personnages jongle avec prouesse entre la farce et une humanité jamais prise en défaut. Après la discussion plutôt théorique entre les deux premiers passagers, qui se demandent si la punition des voleurs ne devrait pas être plus draconienne, le rythme bascule rapidement dans un pragmatisme plus urgent, au propre comme au figuré. Tandis que le chauffeur n’était jusque là qu’un simple observateur, il adopte son propre rôle – celui d’un réalisateur banni qui conduit un taxi pour une raison a priori inconnue –, afin de mieux procéder à une mise en abîme en règle de son statut personnel. Dès lors, ses interlocuteurs mettent subtilement en question les trois temps de la vie de cet artiste contraint au désœuvrement : son passé de réalisateur célèbre, de voisin et de prisonnier torturé, son présent dans un état de suspension difficile à qualifier, son avenir à travers la relève des jeunes qui lui demandent conseil pour mieux contourner les règles strictes mises en place pour créer un film acceptable aux yeux du régime. Sans faire étalage de sa sagesse, Jafar Panahi se prête à ce jeu de l’enquête détournée, trop muselée pour montrer frontalement les choses, quoique de loin suffisamment astucieuse pour contourner le problème de la censure, afin d’évoquer magistralement le sort d’un peuple écartelé entre des doctrines archaïques et un quotidien qui s’accommode avec plus ou moins d’insolence de ce statu quo insoutenable.

Conclusion

Une demi-journée quasiment filmée en temps réel, un découpage très basique et un réalisateur qui aurait aisément pu courir le risque de se mettre en scène avec vanité : le succès artistique du nouveau film de Jafar Panahi n’était nullement acquis d’avance. Qu’un film extrêmement fort et touchant soit sorti de ce cahier de charges involontaire, qui risque de coûter cher à son créateur, nous remplit de joie et renforce notre conviction que l’exploit cinématographique n’est jamais une question de gros sous. Quoique, vu le plébiscite de Taxi Téhéran au cours des premiers jours de son exploitation parisienne, nous pouvons seulement espérer que la reconnaissance commerciale ira de pair avec sa réussite filmique, faute de pouvoir réellement améliorer le sort de Jafar Panahi chez lui, en Iran.

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