Critique : Robocop (Paul Verhoeven)

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Robocop

États-Unis : 1987
Titre original : Robocop
Réalisateur : Paul Verhoeven
Scénario : Edward Neumeier, Michael Miner
Acteurs : Peter Weller, Nancy Allen, Ronny Cox, Kurtwood Smith
Distribution : Park Circus
Durée : 1h43
Genre : Science-fiction / Interdit aux moins de 12 ans
Date de sortie : 20 janvier 1988

Note : 4/5

Paul Verhoeven, le trublion de Hollywood, n’y aura fait en fin de compte que six films. Car il est à présent peu probable qu’il retourne un jour dans le cercle fermé de cette industrie, qui est dédiée autant à la philosophie mercantile qu’à la promotion du statu quo à l’américaine. Or, au fil de cette filmographie partielle, le Néerlandais pose sur les Etats-Unis un regard à la saveur ironique redoutable. A mi-chemin entre le pamphlet alarmiste des dérives à venir et la satire au ton acerbe, l’approche de cet étranger guère respectueux des us et coutumes de son pays d’accueil dénote d’une façon particulièrement explosive, en tout cas dans les films les plus féroces réalisés pendant cette dizaine d’années passée chez l’Oncle Sam. Le premier d’entre eux, chronologiquement parlant, est Robocop, un film de science-fiction dans la lignée approximative du Terminator de James Cameron, qui anticipe déjà tous les sujets chers à Verhoeven, tout en gratifiant le spectateur d’un spectacle viscéral et hautement jouissif.

Dans un avenir proche, la ville de Detroit sombre dans la violence. Pour contrer l’influence grandissante de la pègre, la mairie a sous-traité les tâches de la police municipale à l’entreprise OCP. Alors que la grogne monte parmi les fonctionnaires de police, Dick Jones, le numéro deux de la multinationale toute-puissante, mène des recherches dans le domaine des armes robotisées. Dans ce contexte tendu, l’officier de police Alex Murphy est affecté dans les quartiers difficiles de la ville. Il y fait équipe avec Anne Lewis et ne tarde pas à prendre en chasse Clarence Boddicker, le caïd du vieux Detroit où OCP compte prochainement construire une cité moderne. Sauvagement fusillé par Boddicker et sa bande, Murphy succombe à ses blessures. Son corps est cependant récupéré par Bob Morton, le concurrent interne de Jones, qui l’intègre dans Robocop, son programme ambitieux du policier du futur.

Hier, aujourd’hui et demain

Robocop représente, à peu de choses près, l’art du cinéma à son comble ! Il s’agit d’un spectacle complet, au rythme haletant qui ne laisse aucun moment de répit au spectateur, tout en le confrontant à un mélange habile entre des sensations qui prennent aux tripes – les nombreux effets gore – et une mise en abîme très lucide, voire méchante du monde dans lequel nous vivons toujours, près de trente ans après la sortie initiale du film. Les effets spéciaux et l’esthétique visuelle ont ainsi beau accuser légèrement leur âge, même dans ces aspects datés du film, celui-ci réussit à glisser un commentaire révélateur sur la conception du monde et du cinéma selon Paul Verhoeven.

Parmi les nombreuses pistes de réflexion du récit, celle sur le moment charnier du passage vers un monde supposément meilleur et plus performant trouve son appui dans les deux techniques employées pour animer les machines à tuer. Aux mouvements saccadés du robot mitrailleur, un vestige presque honteux des effets de l’époque révolue de Ray Harryhausen, répondent alors les traits plus fins et organiques de Robocop ou l’homme devenu machine. Que cette assimilation, qui a tout d’une soumission sans conditions, ne se passe pas du tout comme prévu appartient aux multiples clins d’œil sarcastiques du propos du réalisateur et de ses scénaristes complices. Ceux-ci ne se font point d’illusions sur la direction préoccupante prise par notre civilisation, mais ils osent tout de même observer cette dégringolade programmée avec le recul nécessaire pour pouvoir en apprécier toute l’absurdité nihiliste.

Tirez sur les petits pots pour bébés

L’homme du futur évolue de surcroît dans un environnement, qui promeut à son tour un avilissement irrémédiable de la race humaine. Le vecteur principal de cet abêtissement concerté se situe du côté des médias, encore moins fascisants ici que dans Starship Troopers, quoique d’ores et déjà engagés dans la collusion néfaste entre la vie privée et les hautes sphères du commerce avec la mort, symbolisée entre autres par une série de publicités caustiques. En même temps, la mise en scène procède à une déshumanisation systématique des personnages. Les rapports entre eux sont des plus rudimentaires, à la limite redevables aux seuls stratagèmes manichéens, et la perte des sentiments peut être considérée comme l’un des thèmes centraux du récit, là où la résurrection involontaire de Murphy aurait facilement pu ressembler à la quête effrénée d’un passé idyllique. La pilule de tant de pessimisme passe néanmoins avec bravoure, grâce au filtre d’une ironie suprême que Paul Verhoeven applique sans relâche. Rien, ni personne n’est réellement pris au sérieux dans Robocop, bien que l’arrière-plan de l’intrigue et son traitement pour le moins intelligent invitent constamment le spectateur à se situer par rapport à ce monde subtilement apocalyptique, où le profit primera toujours sur une quelconque idée de justice.

Conclusion

Il n’y a pratiquement rien à laisser dans le corpus de films réalisés à Hollywood par Paul Verhoeven – à l’exception éventuelle de Hollow man L’Homme sans ombre, un film de genre trop basique pour pouvoir rivaliser avec la tenue polémique jubilatoire des cinq autres chefs-d’œuvre de l’irrévérence envers les valeurs américaines ! Robocop distille déjà largement le parfum enivrant de cette raillerie magistrale, déguisée comme un divertissement parfait pour mieux duper les producteurs. Toutefois, le tour de magie cinématographique ne s’adresse pas uniquement à eux. Il vise aussi, accessoirement, cette partie du public, hélas abondamment servie par les blockbusters actuels, qui n’y voit qu’un moyen d’évasion efficace. Chaque plan du film pourrait pourtant leur ouvrir les yeux sur l’immense manipulation à laquelle nous sommes tous soumis, en cette époque de la prise du pouvoir par les machines, terre fertile aux paranoïas réelles ou imaginaires.

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