Critique : Mistress America

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Mistress America

Etats-Unis, 2015
Titre original : Mistress America
Réalisateur : Noah Baumbach
Scénario : Noah Baumbach et Greta Gerwig
Acteurs : Greta Gerwig, Lola Kirke, Matthew Shear
Distribution : 2Oth Century Fox
Durée : 1h24
Genre : Comédie
Date de sortie : 6 janvier 2016

Note : 3/5

Depuis que Woody Allen a volontairement quitté les lieux au tournant du siècle, afin de chercher son bonheur cinématographique dans des contrées et des métropoles lointaines, la ville de New York était en manque d’un réalisateur attitré, qui pourrait chroniquer l’évolution du spleen américain tout en préservant une perspective personnelle. De film en film et en toute modestie, Noah Baumbach se rapproche du rôle officieux de maître de la communauté du cinéma de la côte Est. Il y a certes bon nombre de ses contemporains, surtout issus du monde des productions indépendantes, qui pourraient lui ravir le titre. Mais même sans aspirer à un rythme de création aussi soutenu que celui du maître Allen, Baumbach veille depuis un certain temps à une cohérence appréciable au sein de son œuvre. Pour l’instant, le point de distinction principal des meilleurs de ses films est la présence de son égérie Greta Gerwig, qui campe une fois de plus un personnage passablement détaché des réalités du monde dans Mistress America. La collaboration entre le réalisateur et l’actrice, qui joignent leurs forces du côté du scénario, fonctionne en effet à merveille dans cette comédie légère en apparence, qui en dit pourtant long sur l’état des choses dans l’équivalent des milieux bobo à la française de l’autre côté de l’Atlantique.

Synopsis : La jeune Tracy débarque à New York pour sa première année d’études. Hélas, l’ennui s’installe rapidement : elle s’endort pendant ses cours à l’université et ne vit nullement la vie trépidante d’intellectuelle branchée en herbe à laquelle elle prétendait. Seule l’acceptation de son essai par une association littéraire élitiste pourrait encore changer la donne. Mais là encore, Tracy fait chou blanc. Dépitée, elle contacte Brooke, une trentenaire dont le père épousera bientôt la mère de Tracy. Le courant passe immédiatement entre les deux futures belles-sœurs et l’étudiante ne tardera pas à considérer son aînée comme une source d’inspiration inépuisable.

L’essence de l’Amérique

Quelque chose dans la façon d’être américaine – si tant est que l’on peut faire des observations générales sur une société quand même très hétérogène – nous a toujours fait sourire : cet élan d’aller vers l’autre, de solliciter sa sympathie ou de lui en imposer en abondance, qui n’est en fin de compte qu’un signe parmi tant d’autres de la superficialité qui règne sans partage sur la majorité de la civilisation de l’Oncle Sam. Car après tout, les Américains ne sont guère plus altruistes que le reste de l’humanité, au détail près qu’ils cachent leur individualisme larvé sous des flots de paroles bienveillantes. Tout le monde parle aux Etats-Unis, mais personne n’écoute. Ce dysfonctionnement social est exploité avec malice dans le neuvième film de Noah Baumbach, où chacun des personnages poursuit un objectif égoïste qu’il ne veut ou ne peut pas avouer à ses compagnons de galère. La reine de la fourberie est bien sûr la narratrice Tracy, une idéaliste désillusionnée qui devient adulte en tirant son épingle d’un jeu qu’elle aurait pu mener avec plus de franchise. Or, dans le cadre d’une narration au ton hautement enjoué, ses basses manœuvres ne débouchent jamais sur des constats tragiques, juste sur une philosophie de vie opportuniste, quoique pleinement consciente de ses propres imperfections.

Maîtresse sans maîtrise

Quant à l’objet de toutes les convoitises, ou en tout cas le centre lumineux d’un film pas avare en frivolité, Greta Gerwig campe Brooke avec une aisance qui force le respect. Il se dégage une sorte d’innocence intouchable de son personnage qui rend le fond de l’intrigue moins cynique qu’il ne l’a été par exemple dans While we’re young, le film précédent du réalisateur. L’univers de Noah Baumbach est toujours autant dominé par les névroses ici, ce qui le rapproche forcément de celui de Woody Allen du point de vue des troubles existentiels et psychologiques, mais la présence de cette femme mi-inconsciente, mi-optimiste rend le propos moins déprimant. On rit ainsi autant de Brooke qu’avec elle, dans un va-et-vient des alliances et des centres de gravité dramatique qui s’agence avec une fluidité narrative tout à fait remarquable. La plénitude dans le chaos ne vient en effet pas de nulle part, puisque Greta Gerwig a amplement participé à la création de ce personnage mémorable, qui prolonge à la fois son coup d’éclat d’il y a deux ans dans Frances Ha et lui tend le piège d’être désormais abonnée à ce genre de rôle extravagant.

Conclusion

Le cinéma de Noah Baumbach s’enrichit progressivement et pour notre plus grand plaisir. Chez lui, le regard porté sur l’hystérie de l’intelligentsia préservée de la côte Est des Etats-Unis ne sonne jamais comme un règlement de compte pessimiste, mais comme une fantaisie de mœurs pétillante. Grâce à sa collaboration éprouvée avec Greta Gerwig, le réalisateur nous habitue de plus en plus à ces petites perles cinématographiques, aussi adroites dans le maniement de la parole qu’astucieuses lorsqu’il s’agit de dénoncer le caractère factice de la civilisation américaine.

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