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Cannes 2018 : Leto


Russie, France, 2018
Titre original : Leto
Réalisateur :
Scénario : Michael Idov, Kirill Serebrennikov & Lily Idova
Acteurs : Irina Starshenbaum, Roman Bilyk, Teo Yoo
Distribution : Kinovista / Bac Films
Durée : 2h09
Genre : Drame musical
Date de sortie : 5 décembre 2018

Note : 3/5

Les stars du rock vivent dangereusement. Leur style de vie et la passion radicale avec laquelle elles exercent leur art les conduisent la plupart du temps vers une fin précoce. La mention du récent Nico 1988 de Susanna Nicchiarelli, sorti par le même distributeur, devrait suffire pour prouver cette tendance icarienne. Les deux chanteurs au centre du nouveau film de Kirill Serebrennikov, présenté en compétition au , nous ont de même quittés prématurément, sans doute l’une des raisons qui explique l’air distinct de nostalgie planant sur les belles images en noir et blanc de Leto. Cependant, le ton prédominant du film n’est guère une appréhension crépusculaire de la fin d’une époque, mais son contraire absolu, c’est-à-dire le départ plein d’espoir vers de nouveaux horizons, par le biais d’un passage de relais harmonieux entre artistes comme on en a rarement vu au cinéma. Le sentiment de rivalité n’est en effet pas de mise entre Mike, le rockeur établi dans le système cadenassé pendant les dernières années de l’Union soviétique, et son jeune poulain Viktor. Ils éprouvent plutôt de l’admiration et de la solidarité l’un pour l’autre. Celles-ci auraient pu provoquer de l’ennui par excès de politesse, si ce n’était pour quelques parenthèses formelles plus folles, dans un univers parallèle où ni la mort, ni la chape de plomb des autorités omniprésentes ne sont faites pour durer.

Synopsis : Au début des années 1980, la jeunesse de Leningrad vibre au rythme de la musique jouée dans les salles de concert encadrées par une administration sans concession. L’une des vedettes de ce microcosme rock au bord de la clandestinité est Mike Naumenko, un chanteur-compositeur qui tire son inspiration des nombreux disques américains acquis au prix fort sur le marché noir. Un jour, il fait la connaissance de Viktor Tsoi, un jeune musicien inconnu d’origine coréenne, qui lui présente ses premières chansons. Mike voit d’un œil bienveillant ce rival potentiel, même quand sa femme Natasha lui avoue qu’elle voudrait commencer une affaire avec Viktor.

Extase étroitement surveillée

La province russe au début de la décennie à la fin de laquelle plus rien ne sera comme avant sous le régime soviétique : on peut aisément imaginer un environnement plus propice à l’éclosion d’une musique iconoclaste. Pourtant, c’est à cet endroit loin de tout que l’un des courants les plus vifs du rock russe a pris son essor. Un chemin semé d’embûches, dont la plus dure à contourner a été la surveillance étouffante de la part des autorités, par ailleurs montrées dès la première séquence comme une force répressive finalement assez facile à berner. Ainsi, l’entrée en catimini pour assister au concert se fait avec la complicité d’autres musiciens et les diverses interdictions en cours dans la salle sont imposées avec plus ou moins de laxisme. Or, le véritable affranchissement de ces contraintes ne peut se faire que d’une façon fantasmée, à travers des moments d’une exubérance musicale dont le caractère irréel est renforcé par un travail sur l’image plus pop que rock. Tandis que le dispositif du plan coupé en trois, avec au centre des prises amateur en couleur et sur les deux côtés des textes difficilement déchiffrables, même sur l’écran immense du Grand Théâtre Lumière cannois, n’est a priori pas la trouvaille la plus heureuse, le but recherché de l’explosion des conventions sociales et esthétiques est atteint lors des numéros musicaux, où l’expérimentation visuelle s’associe parfaitement au contenu irrévérencieux des chansons, entre fainéantise assumée et apologie de la consommation de drogues.

Une tomate en forme de cœur

Au sein de cette ballade faite de bruit et de fureur, les pulsions romantiques prennent, elles aussi, une place importante. A ce sujet, la mise en scène de Kirill Serebrennikov fait preuve de la même poésie nuancée, du même recul indispensable pour ne pas tomber dans la caricature du triangle amoureux. Ce dernier aurait pu se laisser amorcer presque naturellement, à partir d’un désir en fin de compte abstrait, qui cherche à relativiser en vain l’intérêt que ces artistes fanatiques portent à la musique, au détriment de choses plus banales, telles que la vie de famille. Il existe toutefois une donne dans Leto, qui rend encore plus éphémères ces points d’attache, au-delà de la notion de saison dans le titre, aussitôt entamée, aussitôt terminée. Le temps ne joue pas en faveur des personnages ici, bien que la plupart d’entre eux sachent lâcher prise au moment opportun pour passer le témoin du maître au disciple. Ce qui nous ramène bien sûr au vague à l’âme typiquement russe dont la conjugaison s’opère sans lourdeur, ni nostalgie outrancière. Il peut prendre un aspect proche du ridicule, comme par exemple lorsque Mike attend sous la pluie au cours de la nuit la plus fatidique du récit à côté d’une cabine téléphonique dans laquelle une vieille dame délaissée se déchaîne contre la technologie capricieuse. Mais le plus souvent, il participe à la symbiose fascinante entre cette jeunesse définitivement révolue et son souvenir par le prisme d’un cinéma joliment stylisé.

Conclusion

L’invitation de Kirill Serebrennikov au Festival de Cannes, pour la deuxième fois en deux ans après Le Disciple présenté à Un certain regard en 2016, se justifie premièrement pour des raisons politiques, le réalisateur étant assigné à résidence depuis neuf mois à Moscou. Deuxièmement, Leto est une œuvre des plus charmantes, branchée sans être prétentieuse, ainsi que confiante en ses capacités filmiques, lorsqu’il s’agit d’évoquer des contradictions sentimentales sans adopter une posture niaise. Du coup, sa maîtrise narrative et plastique transcende un quelconque agenda politique que le réalisateur persécuté par le pouvoir post-soviétique pourrait suivre, au profit d’une beauté presque sublime, et dans le fond, et dans la forme.

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Auteur

Tobias Dunschen

Cet article a été rédigé par Tobias Dunschen, Rédacteur de Critique Film. Lire tous ses articles