Critique : Les Secrets des autres

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Etats-Unis, 2014
Titre original : The Grief of others
Réalisateur :
Scénario : Patrick Wang, d’après le roman de Leah Hager Cohen
Acteurs : Trevor St. John, Wendy Moniz, Jeremy Shnider, Oona Laurence
Distribution : ED Distribution
Durée : 1h43
Genre : Drame familial
Date de sortie : 26 août 2015

Note : 3/5

Le réalisateur Patrick Wang œuvre dans la marge. D’un point de vue thématique et commercial, avec son premier film sorti en France en novembre dernier, une fresque intimiste de trois heures sur un veuf gay qui se bat pour la garde de son fils. Et du côté formel, grâce à son deuxième film, au sujet plus universel et accessible, qui explore pourtant les différentes facettes de la souffrance dans une famille ordinaire avec un goût prononcé pour l’expérience narrative. C’est notamment le fil temporel qui est rompu à maintes reprises dans Les Secrets des autres, pour mieux arranger sous forme de kaléidoscope filmique les sentiments des personnages, les rapports entre eux, ainsi que les problèmes inhérents au rôle qu’ils jouent au sein de ce microcosme social sans prétention d’être représentatif. L’intérêt et l’exigence de ce type de cinéma d’essai résident moins dans son efficacité et l’assurance de sa voix, que dans sa volonté de tenter des choses, quitte à en rater quelques unes, mais sans jamais courir non plus après des figures de style voyantes.

Synopsis : En faisant l’école buissonnière, Biscuit tombe dans le fleuve Hudson. Elle est secourue par un jeune homme et son chien, qui la ramènent chez elle. Au lieu de la gronder, son père John la présente à Jessica, sa fille d’un premier mariage, qui vient s’installer chez la famille Ryrie parce que ses propres parents l’ont mise à la porte à cause de sa grossesse indésirée. Tandis que le fils aîné Paul ne semble guère enchanté par l’arrivée de ce nouveaux membre de la famille, la mère Ricky voudrait que sa belle-fille reste avec eux au moins jusqu’à l’accouchement. Le fait de l’accueillir serait sa façon à elle de faire indirectement le deuil d’un drame familial récent.

Il une fois était

Chaque explication arrive en temps et en heure au cours de ce récit fascinant, qui demande un certain degré d’abandon en termes de conventions narratives de la part du spectateur, au profit d’une mise en scène doucement aventureuse. L’histoire ici contée n’a rien de foncièrement original et pourtant, sa charge émotionnelle résonne étrangement en nous, avec une intensité qui se garde bien de devenir envahissante. L’inventivité formelle de Patrick Wang est d’autant plus appréciable, qu’elle ne se repose pas sur la première trouvaille, en l’occurrence le plan subjectif du bébé sur le point de mourir et le flash mental exclusivement en voix off de Paul, mais qu’elle poursuit sans relâche sa démarche de recherche en multipliant les dispositifs, certes avec plus ou moins de succès. Il serait facile de n’y voir que le tâtonnement maladroit d’un quasi-débutant. Or, dans leur ensemble, ces coupures périodiques de la continuité temporelle s’additionnent jusqu’à une sensation curieuse d’éveil à moitié, comme lors du montage condensé du premier matin, sous forme de grasse matinée, de Jessica chez sa famille d’accueil. Cette porte d’accès privilégiée à notre inconscient, le réalisateur ne s’en sert point pour y faire passer toutes sortes de messages subliminaux ou une avalanche d’excès esthétiques. Non, le morcellement souvent elliptique du récit sert davantage à accroître et à rendre plus intime la peine que chacun des personnages exprime à sa façon.

Soleil solitaire

L’ambiance est d’emblée tendue dans la famille Ryrie. Celui qui exprime le plus verbalement son malaise existentiel est le père, mais et les enfants, et les parents cachent une blessure profonde qui a l’air de dépasser les simples douleurs du passage à l’adolescence, voire à l’âge adulte. En effet, Patrick Wang n’est pas Todd Solondz, puisque les rares indices de pulsions malsaines chez Paul – la source d’un rire guère innocent – restent sans suite. L’enjeu dramatique qui lui tient visiblement plus à cœur est le chemin assez long et tortueux vers une forme presque neutre de réconciliation. Bien que l’origine des différents entre les membres de la famille se situe apparemment du côté de la disparition précoce de Simon, le bébé, la narration a la sagesse de ne pas insister outre mesure sur cette tragédie refoulée. Elle agence au contraire un réalisme affectif, sans sursaut fédérateur, ni manipulation larmoyante, assez rare et sincère pour être signalé. Du coup, la récompense émotionnelle auprès du spectateur pour avoir suivi Biscuit, Jessica et les autres dans leurs détours sentimentaux est aussi nuancée et mitigée que la facture du film en général. Néanmoins, nous préférerons toujours ce genre d’état des lieux à fleur de peau aux intrigues formatées du début jusqu’à la fin et dépourvues d’une marge de manœuvre pour nous étonner.

Conclusion

Après avoir malheureusement loupé le premier film de Patrick Wang l’hiver dernier, nous pratiquons en quelque sorte notre rattrapage personnel avec ce deuxième film intrigant. Il se distingue par son affinité mesurée avec le cinéma expérimental, tout en ne perdant jamais de vue l’importance de personnages en chair et en os, avec tout ce que cela implique en termes d’imperfections et de contradictions mineures. Même s’il nous paraît prématuré d’y distinguer d’ores et déjà une signature cinématographique personnelle, nous ne pouvons qu’exprimer notre admiration face à tant de hardiesse narrative !

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