Critique : Le Temps de l’innocence

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Le Temps de l’innocence

Etats-Unis, 1993
Titre original : The Age of Innocence
Réalisateur :
Scénario : Jay Cocks et Martin Scorsese, d’après le roman d’Edith Wharton
Acteurs : Daniel Day-Lewis, Michelle Pfeiffer,
Distribution : Park Circus
Durée : 2h18
Genre : Drame romantique
Date de sortie : 21 janvier 2015 (reprise)

Note : 4,5/5

Sublime, tout simplement sublime ! Un mot suffirait pour exprimer ce que ce chef-d’œuvre de Martin Scorsese nous inspire toujours, après l’avoir revisité maintes fois depuis sa sortie au milieu des années 1990. Le faste enivrant des décors et des costumes y est au service d’une histoire, qui traite justement du poids écrasant des obligations sociales, face aux questions plus passionnelles du cœur. Le contexte historique est transcendé par la valeur universelle de cet amour impossible, tout comme Le Temps de l’innocence est un film qui se bonifie avec le temps. A moins que ce ne soit notre regard sur l’existence, enrichi par vingt ans d’expérience de vie personnelle, qui y rajoute progressivement des niveaux de lecture complémentaires.

Synopsis : New York dans les années 1870. L’avocat Newland Archer va bientôt épouser May Welland. Leur mariage réunira deux des plus prestigieuses familles de la côte Est américaine. Or, l’arrivée de la comtesse Ellen Olenska, en instance de divorce suite à l’échec de son mariage en Europe, met toute la haute société de la ville en émoi. Pour éviter le scandale à la famille de May, la cousine d’Ellen, Newland précipite l’annonce de leurs fiançailles. Il fait également tout son possible pour faciliter l’intégration de cette femme aussi belle qu’indépendante. A force de la fréquenter, il ne tardera pas à succomber à son charme. Aura-t-il le courage de rompre avec une vie toute tracée aux côtés de May, une future épouse des plus convenables, pour suivre son cœur et l’anticonformiste Ellen ?

La règle

Grâce à une mise en abîme astucieuse, le festin pour les yeux ne vire jamais à l’indigestion dans ce film, qui joue justement sur la quête impossible d’un équilibre entre l’être et le paraître. Les conventions sociales sont si rigides dans l’univers préservé des personnages, que chacune de leurs actions sera d’abord passée au crible, afin de tester leur degré de conformité à l’égard de mœurs importées du vieux continent. Le nouveau monde, amplement domestiqué, n’aura ainsi plus rien à envier aux règles contraignantes de l’aristocratie européenne, avec pour seule différence le pouvoir de l’argent qui remplace celui d’une lignée ancestrale. La seule façon de s’en affranchir et de ne plus jouir des privilèges de cette communauté passablement consanguine serait de tomber dans la pauvreté. Cette disgrâce ne rattrape que le plus libertin des membres du cercle exclusif, celui qui avait su braver les interdits moraux en entretenant une double vie amoureuse dont tout le monde était au courant, par le biais de commérages guère plus respectueux que ceux des bas-fonds. Pour les autres, il faudra à tout prix apprendre le jeu du faire semblant, quitte à en perdre sa force vitale.

La révolte

La tragédie au cœur de l’intrigue se joue sur un ton aussi feutré que les intérieurs somptueux des résidences citadines. La violence du sacrifice d’une existence épanouie n’est jamais représentée ouvertement, bien qu’elle sous-tende la narration avec une mélancolie des plus sournoises. C’est l’aspect formel du film qui prend alors la relève, pour éviter que cette épopée romantique sombre dans des poses langoureuses dépourvues d’assouvissement. Outre l’emploi hautement judicieux de la voix off, omniprésente mais jamais intrusive ou trop explicative, il s’agit surtout d’un rythme soutenu, conjugué au fil de nombreux dispositifs esthétiques que Martin Scorsese maîtrise à la perfection dans le cas présent. Tandis qu’ils peuvent sembler redondants dans le cadre habituel du réalisateur d’un univers mafieux, qui baigne d’emblée dans la vigueur sanguinaire d’une brutalité primaire, ils remplissent ici le rôle essentiel de trouble-fête pour accentuer les fêlures du carcan, qui empêche Newland et Ellen de vivre librement.

Paris

La ruse

Enfin, la seule à tirer tant soit peu son épingle de ce jeu sophistiqué à l’excès est contre toute attente May. Cette femme si docile et effacée, interprétée magistralement par Winona Ryder, jouit probablement d’une compréhension plus aiguë de ses responsabilités que le couple malheureux en amour. Elle affiche une forme d’hypocrisie affective que l’on pourrait tout aussi bien interpréter comme le comble de la sagesse, dans le contexte d’un microcosme venimeux, où tout soupçon de scandale est sévèrement puni. Ce qui ne signifie nullement que sa souffrance intérieure soit moins insoutenable que celle de son mari et de la maîtresse potentielle de ce dernier, qui, eux, tardent encore à comprendre que toute résistance au statu quo est inutile. En ce sens, le constat du film brillera toujours par sa véracité plutôt défaitiste. D’infimes modifications du schéma social au fil du temps ne changeront en effet rien à la dépendance étroite envers notre rang de naissance et à la (très) petite marge de manœuvre qu’elle nous autorise, par conséquent, afin d’agencer au mieux une existence toute tracée, à quelques détails près.

Conclusion

Dans la filmographie illustre de Martin Scorsese, ce sont les œuvres atypiques que nous affectionnons le plus. Comme et comme cette aventure romantique, magnifiquement discrète, qui ravit les sens tout en dressant le portrait passionnant d’une époque au fonctionnement social nullement caduc.

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