Critiques de films Thriller — 01 février 2014
Critique : L’amour est un crime parfait

affiche l'amour est un crime parfaitL’amour est un crime parfait

France : 2013
Réalisateur : ,
Scénario : d’après l’oeuvre de Philippe Djian
Acteurs : , Karin Viard,
Distribution : Gaumont Distribution
Durée : 1h51
Genre : Thriller
Date de sortie : 15 Janvier 2014

 

Note : 5/5

La dernière création du trio gagnant que composent les frères Larrieu et Mathieu Amalric semble ouvrir en beauté l’année 2014 ! Le duo réalisateur se renouvelle en abordant, visitant et imprégnant de leurs traits personnels le polar. L’affiche criarde et grave, pleine de dérision, promet une brochette d’acteurs tout aussi savoureuse.

Synopsis :Un professeur qui se plaît à enseigner l’écriture tout comme l’art d’aimer à ses belles étudiantes, se trouve mêlé à une enquête portant sur la disparition de sa dernière conquête. Pénètre alors dans sa vie un défilé inquiétant d’évènements étranges et de femmes envoûtantes.

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Envahi progressivement par un surréalisme diffus, le film ne cesse de citer André Breton, poète et auteur du Manifeste du surréalisme dont on use pour définir le personnage d’Amalric aux contours flous, dont l’essence et la cohérence échappent à lui-même. Le prénom Nadja, choisi pour éveiller la jeune fille, semble situer et refouler leur aventure dans les méandres de la rêverie de Marc ou de sa mémoire incertaine et fait de l’inconnue une présence vacillante, presque une absence. Clin d’œil de cinéphile (tout comme les références à Hitchcock), L’Age d’or de Buñuel permet la métaphore : le passage concernant le scorpion « ami de l’obscurité, il se ménage sous les pierres une excavation pour échapper à l’éclat du soleil ; peu sociable, il évince le fâcheux qui vient troubler sa solitude », représente parfaitement ce personnage qui se terre dans son chalet calfeutré, se refugie dans les hauteurs et se renferme avec sa sœur sur un cocon où les intrus ne sont pas les bienvenus. Notre impression est confirmée lorsque l’on apprend son signe astrologique (scorpion), ajoutant à son portrait une touche vénéneuse, une énergie tapie et menaçante. Une autre scène, érotique et absurde, qui défile nous renvoit à cet homme hédoniste, à son appétit sensuel proche de la dévoration. Enfin Breton est citée directement par Marc : « le fumeur cherche l’unité de lui-même avec le paysage ». Le fumeur est un poète, Marc est un fumeur qui se voudrait poète. Les obsessions du personnage et du film même transparaissent ici : l’écriture, la cigarette et le paysage.

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Citons à notre tour l’auteur de Nadja : « Pour moi, je continuerai à habiter ma maison de verre, où l’on peut voir à toute heure qui vient me rendre visite, où tout ce qui est suspendu aux plafonds et aux murs tient comme par enchantement, où je repose la nuit sur un lit de verre aux draps de verre, où qui je suis m’apparaîtra tôt ou tard gravé au diamant. » Quête de soi et transparence. Le jour, dans son lieu de travail, espace social, Marc évolue dans une architecture transparente, à la vue de tous. Absolument cinématographique, le bâtiment Rolex Learning Center de Lausanne anime le film, telle une manifestation organique. Il a été pour les frères Larrieu une véritable inspiration, accordant aux décors une place capitale, comme naissance du désir de film. Chaque lieu est une surprise architecturale, recélant pour la caméra un vaste possible formel facétieux, une multitude de facettes et recoins à explorer, dégageant un sens troublant -chaque ligne comme un écho, chaque mur réfléchissant les intrigues et les angoisses où se débattent en son sein les personnages aculés. Immaculé comme la blancheur éclatante de la neige qui l’entoure et qui submerge l’écran, l’université affiche une innocence et une pureté ostentatoires. Mais lorsque la neige fond, elle peut dévoiler mort et férocité dérangeantes. Dans ce lieu où rien ne peut être caché, où tout le monde épie tout le monde, se tisse un univers plus obscur et poisseux, celui du mensonge et de la duplicité. De la transparence naît le reflet, la forme éclatée et schizophrénique. Des doubles jaillissent. Le blanc qui envahit l’écran semble aussi grignoter le cerveau de Marc, il annule la mémoire, ses actes et son identité sont perdus et happés dans ce vide. Il appelle à l’horreur comme les personnages d’Un roi sans divertissement de Jean Giono, fascinés par la couleur du sang sur la neige. Architecture et paysage se reflètent, rivalisent et s’imbriquent l’un dans l’autre.

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Le paysage est au cœur du film et de la vie de Marc. Il ne cesse de le dévoiler aux yeux des étudiants, ouvrant les rideaux des baies vitrés, les transportant dans les hauteurs, l’utilisant comme sujet des rédactions, comme abstraction qui délivre (de) l’individu. Le paysage l’inspire. Il est aussi son complice, possédant avec lui un lien étroit depuis l’enfance, arpentant en permanence ses chemins, creusant toujours plus la connaissance de cet espace. Il se l’approprie, transformant le défi en ami, il lui voue un culte et l’érige en muse, il le possède jalousement et en fait son royaume de solitude, cachant en son sein toute sa noirceur. Retrouvant sa montagne et son chalet, c’est là qu’il laisse libre cours à ses désirs brimés. On lui conseille de « jouir sans entraves » mais le monde l’accable de ses interdits. Comme dans les autres films des frères Larrieu (ceux-ci citant malicieusement leur dernier film Les derniers jours du monde lors de la scène de home cinéma), l’hédonisme a sa place, le personnage est un jouisseur. Mais dans un polar tout est plus sombre, tout ne peut qu’être interdit et secret. Ici le sexe et la cigarette, forcément obscur, interdit par la morale et la société sont pratiqués intensément par résistance et se révèlent être un piège. La relation entre le frère et la sœur (parfaite Karin Viard) en est l’image : recroquevillés l’un dans l’autre, unis par un désir obscur et par le meurtre originale des parents. Même l’amour, seule chance de pureté, qui permet la vérité comme une délivrance, est touché par la gangrène.

Le paysage est cannibal. A la fois protecteur et menaçant, les acteurs luttent et résistent pour lui imposer leur présence. L’Homme n’est plus au centre, il fait face à une nature qui le dépasse. Sublime et monstrueuse, la montagne avale l’homme. Le générique nous entraîne à la conquête de cette montage sur une route sinueuse et nocturne, dont les lacets se répètent dans le film tel un motif entêtant, trace de la montée de la folie. La montagne distille son angoisse, mêlant la peur de la chute et de ce que cache l’obscurité, que les phares rassurants ne parviennent jamais totalement à traverser et démythifier. Au contraire ils nourrissent des apparitions comme celle du loup, symbole et promesse d’une menace, passage ouaté, cruauté tranquille. Indices disséminés, dissimulés qui plongent le film dans une inquiétude onirique, une réalité prise de vertige où des brèches apparaissent, appels de la folie. La mort seule achève ce combat entre onirisme et réalisme, folie et société, homme et nature. La mort comme provocation face à une nature indifférente. Trahison et détonation. Trahison d’une femme et détonation malencontreuse, il est irrésistible de penser à Pierrot le fou , personnage fauché alors que l’envie de vie ressurgit, alors que l’inspiration jaillit enfin.

Résumé

L’amour est un crime parfait nous emporte avec brio dans les chemins sinueux de la folie et du cinéma. Traitant avec fascination du revers et de l’obscur, il captive par son style fluide, sa clarté et son humour sur le fil du rasoir. Les acteurs incarnent avec force et subtilité ces personnages chancelants et réversibles. Proches de Godard et d’Hitchcock, les frères Larrieu ont su donner une place privilégiée aux décors et à l’architecture, véritables personnages du film, à la fois reflets et actants de l’histoire et du matériau cinématographique.

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Marie-France Aubert

Cet article a été rédigé par Marie-France Aubert, Rédactrice de Critique Film.fr