FFCP 2016 : les films de Ga Eun-Yoon

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Pour le cinéphage de base, les festivals, quels qu’ils soient, sont toujours l’occasion de partir à la recherche de nouveaux talents, dont on espère au fond de nous, qu’ils seront de futures valeurs sûres, et que l’on fera partie des premiers chanceux à les avoir découverts. Cette année, au Festival Du Film Coréen De Paris, les rares véritables découvertes ayant recueilli tous les suffrages, venaient de femmes cinéastes. Un fait qui n’est en soi pas exceptionnel mais qui s’avère plutôt rassurant de la part d’une industrie réputée pour son machisme et sa difficulté à laisser des femmes porter des films, qu’il s’agisse de réalisatrices ou de comédiennes. Si le prix du public senscritique aura été attribué à l’excellent réalisé par Kyoung-Mi Lee, la véritable révélation de l’édition aura été la cinéaste dont nous avons pu découvrir les courts métrages et le premier long, .

(photo : Peglar Kharmendjian)
(photo : Peglar Kharmendjian)

Si le propre des grands cinéastes est bien de développer des thèmes qui leur sont chers tout au long de leur filmographie, avec de subtiles variations, on peut d’ores et déjà affirmer que cette jeune femme de 34 ans, a déjà tout d’une «auteure» dans le sens le plus noble du terme. Son travail tourne en effet autour de l’enfance mais sous un versant bien plus complexe que ce à quoi le cinéma a l’habitude de s’attacher. Il n’y a pas la moindre trace de romanesque dans le travail de la cinéaste, pas plus que de discours sociologique plombant ou de mélo démonstratif. Ses courts et son long métrage, malgré leurs finalités différentes, se déroulent tous dans la même atmosphère délicate, presque éthérée, lovant le spectateur dans un cocon dont il a du mal à se détacher à l’issue des projections. Car, malgré la dureté de certaines situations, il n’y a aucune volonté de nous malmener ou de provoquer la déprime, l’impression la plus évidente dominant étant la profonde bienveillance de la cinéaste pour ses personnages et les spectateurs.

The Taste of Salvia
The Taste of Salvia

Nous avons donc pu voir les trois courts métrages réalisés chacun avec 2 ans d’intervalle, The Taste of Salvia (2009), (2011) et le sublime (2013), véritable petit chef d’œuvre ayant provoqué un enthousiasme total chez l’ensemble des spectateurs. Le premier, balade douce et poétique dans un monde d’où les adultes semblent avoir disparu, porte déjà en lui les germes de ce que sera The World of us, certaines séquences étant similaires. Si le format court empêche d’approfondir réellement ses thématiques, on sent immédiatement une patte, qui nous donne envie de voir ce qui suivra.

Guest
Guest

L’Invitée est réalisé dans un tout autre style, avec une image plus crue, sans cette photographie élégiaque dominant dans le reste de la filmographie. Mais la capacité de la cinéaste à développer en peu de temps des personnages à la fois mystérieux et attachants, avant de nous briser le cœur sur le final avec une révélation bien amenée, évitant le piège du factice, est bien là. A noter la présence d’une très jeune comédienne, interprétant la petite sœur de l’histoire, qui aura littéralement fait craquer l’ensemble des spectateurs, par sa bouille irrésistible, provoquant le même effet sur le public que le chat Potté de lorsqu’il fait son fameux regard.

Sprout
Sprout

Sprout, comme dit plus haut, est un véritable petit miracle, faisant passer, en l’espace de 20 minutes, par tous les états émotionnels possibles. Filmant tout simplement une fillette chargée d’aller chercher des pousses de soja au marché, qui va se perdre et faire des rencontres tout au long de la journée, la cinéaste est tout simplement en pleine possession de ses moyens, atteignant une sorte de perfection narrative et formelle, où l’attention aux plus petits détails à priori anodins, transforme une histoire banale en chef d’œuvre, dont la jeune interprète fait une fois de plus craquer par son innocence. L’une des dernières scènes, lorsque cette dernière atteint enfin le marché, aura été l’un des moments les plus forts de ce festival, le rire et la tendresse se mélangeant à ce moment précis.

The World of us
The World of us

The World of us, réalisé en 2015, sera donc un condensé idéal des travaux précédents de la réalisatrice, sur 1h35. Si ces derniers étaient toujours empreints d’une certaine douceur, malgré des situations parfois difficiles, le film sera quant à lui, beaucoup plus complexe. S’attachant à une jeune fille en classe de CM1, il reste donc dans la peinture du monde de l’enfance, mais l’âge n’étant pas le même, une véritable cruauté domine tout le métrage. Le style est toujours très doux, caressant, avec sa photographie lumineuse et sa mise en scène simple mais très précise, mais les situations n’édulcorent en rien la méchanceté dont peuvent faire preuve les enfants de cet âge entre eux. Confrontant l’innocence de son personnage principal, à l’état d’esprit déjà empreint de perversité de ses camarades, qui la considèrent en quelque sorte comme une « gamine », et établissent des rapports de force, le scénario tout en subtilité entraîne donc le spectateur dans un maelström d’émotions jamais forcées, ne poussant jamais le bouchon trop loin, restant dans un quotidien fait de moments de joie et de tristesse profonde. A ce titre, la direction de ses jeunes comédiens laisse une fois de plus coi d’admiration. Le premier plan est significatif, captant le regard de sa protagoniste, attendant d’être choisie par l’un de ses camarades pour la formation d’une équipe de sport, cherchant à rester digne, mais dont on ressent de manière profonde la tristesse face au rejet dont elle est victime. En quelques secondes, l’on est capté par cette jeune comédienne d’une maturité impressionnante, et on a qu’une envie, entrer dans l’écran pour pouvoir la réconforter. Car ce qui frappe également dans l’ensemble de sa courte filmographie, c’est à quel point les adultes sont en retrait, et semblent dans l’incapacité d’aider leurs enfants, les laissant quasiment livrés à eux-mêmes. Il en est ainsi des jeunes frère et sœur de l’invitée, mais également de la jeune fille de The World of us, s’occupant de son petit frère. La mise en scène reste toujours à hauteur d’enfant, la caméra ne les lâchant jamais. L’héroïne de The World of us est ainsi de tous les plans, d’où la fascination s’emparant irrésistiblement du spectateur, et transformant la séparation de fin de film en crève cœur, tant l’on a envie de la suivre pendant longtemps. Le dernier plan, que l’on voit venir, n’en reste pas moins magnifique dans sa simplicité et sa pudeur, dévoilant à qui en doutait encore la tendresse véritable qu’éprouve la cinéaste pour ses personnages. Elle les aime profondément, et fait tout pour qu’il en soit de même pour nous.

The World of us
The World of us

Ce qu’il ressort de l’ensemble des métrages, c’est la délicatesse dont fait preuve Ga Eun-Yoon à tous les niveaux de réalisation. La mise en scène invisible, modeste, et pourtant d’une subtilité rare, évoquant bien évidemment un grand cinéaste japonais, , dans cette sublimation du quotidien et l’attention portée à la caractérisation des personnages, jamais dans la scénarisation à outrance. On a véritablement l’impression d’assister à des bouts de vie, et la cinéaste réussit à atteindre une universalité qui donne envie qu’un distributeur français se penche sur son cas. Car la nationalité coréenne pouvant bloquer les spectateurs français si peu curieux, n’est vraiment pas un obstacle, tant les enjeux peuvent toucher des gens du monde entier. Les émotions véhiculées ici peuvent parler au plus grand nombre, et personne ne pourra rester indifférent face à ces enfants aux visages inoubliables, d’un naturel époustouflant. Je prendrais comme dernier exemple le personnage du petit frère de l’héroïne de The World of us, se battant régulièrement avec un copain, à qui cette dernière demande pourquoi il se laisse faire, lui expliquant que si quelqu’un le frappe, qu’il se défend, et qu’il se fait re-frapper, il doit encore frapper, seule façon d’affronter les problèmes. Ce dernier répond de la façon la plus naturelle « mais si je le re-frappe, quand est-ce qu’on jouera ? ». Ce moment d’innocence sous sa forme la plus pure, aura réchauffé le cœur de tous les spectateurs, littéralement sous le charme. On peut d’ores et déjà parier que dans une dizaine d’années maximum, cette cinéaste, après avoir été découverte par de petits festivals spécialisés, aura été récupérée par les grands festivals européens. Du moment que cette dernière continue à creuser le sillon qu’elle a si brillamment entamé, ce ne sera que justice. En attendant cette hypothétique consécration, on ne peut qu’attendre avec curiosité et impatience son prochain projet. Tant de douceur dans ce monde de brutes ne peut que laisser admiratif.

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