Décès du grand chef décorateur Jacques Saulnier

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C’est un grand nom de la création de décors qui est décédé ce mercredi 12 novembre à l’âge de 87 ans. Né en 1928, sa disparition est d’autant plus émouvante qu’elle survient quelques mois seulement après le décès à 91 ans du cinéaste (le 1er mars) avec lequel il travaillait exclusivement ces vingt dernières années. Depuis Smoking No smoking en 1993 jusqu’à Aimer, boire et chanter sorti le 26 mars dernier, il n’avait plus travaillé qu’avec lui, une rare exclusivité, soulignant ainsi encore plus ce triste hasard de leur double disparition. Leur collaboration avait démarré dès L’Année dernière à Marienbad et il signera quasiment tous ses films à l’exception de Je t’aime, je t’aime. Il a ainsi créé les décors de Muriel ou le Temps d’un retour (1963), La Guerre est finie (1965), Stavisky (1974) ou Mon oncle d’Amérique (1980).

L'Année dernière à Marienbad
L’Année dernière à Marienbad
La Guerre est finie
La Guerre est finie
Mon oncle d'Amérique
Mon oncle d’Amérique

Avec La vie est un roman (1983) puis surtout Mélo (1986), leur style commun évolue vers une théâtralité épurée avec en point d’orgue de cette approche Smoking No Smoking (1993) qui joue avec des extérieurs peints et les perspectives appuyées, sans cacher ce décalage avec le réalisme. Avec leurs derniers films, Vous n’avez encore rien vu et Aimer, boire et chanter, ils assument encore ce ressenti, accentué par les dessins de Blutch pour ce dernier. Le réalisateur s’impliquait dans leurs créations et leurs fabrications allant jusqu’à donner des informations très précises sur les personnages pour faciliter la créativité de son chef décorateur. À ses yeux un décor pouvait influencer non seulement la mise en scène mais aussi le jeu des comédiens et le rapport aux personnages.

Les Herbes Folles
Les Herbes Folles
Vous n'avez encore rien vu
Vous n’avez encore rien vu

Dans son ouvrage Le Décor au cinéma, Jean-Pierre Berthomé évoque les intentions de Resnais pour qui voulait ‘ des décors censés naître de l’imaginaire incohérent d’un romancier qui les remodèle au gré de son inspiration ‘. Dans un entretien au Nouvel Observateur, il évoque en détails son travail avec le réalisateur qui commençait environ deux ans avant le tournage, ce qui souligne encore plus sa grande implication dans cet aspect de la mise en scène. Pour La guerre est finie, il lui demande de placer des livres très précis dans la bibliothèque d’Ingrid Thulin car pour lui “Les comédiens sauront qu’ils sont là.” Il lui fait lire Lovecraft pour , visionner une série américaine pour retrouver le motif exact d’un paravent de Cœurs et l’envoie quinze jours à Scarborough, la ville d’Alan Ayckbourn pour Smoking/No Smoking.

Jacques Saulnier avec une maquette pour Smoking / No Smoking (© Bernard Chevojon)
avec une maquette pour Smoking / No Smoking
(© Bernard Chevojon)

Alors qu’il se prépare à entrer aux Beaux Arts, il intègre finalement la section Décors de l’IDHEC (Institut des Hautes Etudes Cinématographiques) où il apprend son métier, et notamment à dessiner un escalier en colimaçon 1900, une porte moulurée ou le détail d’un meuble art-déco. À ses débuts il fut assistant de 1950 à 1958, une expérience qui lui permet de compléter sa formation académique qu’il estimait insuffisante. Il débute avec le perfectionniste Alexandre Trauner sur Juliette ou la clé des songes de Marcel Carné, La Jeune folle d’Yves Allégret (1952) puis Act of love d’Anatole Litvak. Il travaille encore sous la direction de Max Douy pour une quinzaine de films dont Le Blé en herbe (1953), Le Rouge et le noir (1954) et La Traversée de Paris (1956) de Claude Autant-Lara, French cancan de Jean Renoir (1954), Cela s’appelle l’aurore de Luis Buñuel (1955). De ses différents maîtres, il est celui qui l’a le plus directement influencé dans l’importance du respect aux scénarios et de s’approcher au plus près de la mise en scène. Il assiste un autre grand nom, Jean André, sur Eléna et les hommes de Renoir.

Il devient chef décorateur dès 1957 pour Liberté surveillée de Vladimir Voltchek et Henri Aisner et travaillera ensuite aux côtés de Bernard Evein sur plusieurs films. Ce dernier, qui fut ensuite le chef décorateur de Jacques Demy, n’avait jamais fait de stage et à ce titre n’avait pas de carte professionnelle et lui propose alors qu’ils travaillent ensemble, ce qu’ils feront sur un peu plus d’une demi-douzaine de films dont Les Amants de Louis Malle (1958), Les Cousins ou À double tour de Claude Chabrol (1959).

Les Cousins
Les Cousins

Il travaille ensuite en solo sur Vu du pont de Sidney Lumet (1962), Quoi de neuf, Pussycat? de Clive Donner, La Fabuleuse Aventure de Marco Polo de Denys de La Patellière et Noël Howard (1965), La Vie de château de Jean-Paul Rappeneau et Mademoiselle de Tony Richardson(1966), La Prisonnière de Henri-Georges Clouzot et Le Voleur de Louis Malle (1967), Le Cinéma de papa de Claude Berri (1970), French Connection II de John Frankenheimer (1970) et a retrouvé Chabrol sur Landru, déjà un décor stylisé pour des raisons autant esthétiques que financières et qui souligne l’approche légère du réalisateur. Il entame ses deux autres longues collaborations.

Quoi de neuf, Pussycat?
Quoi de neuf, Pussycat?
Le Voleur
Le Voleur
French Connection 2
French Connection 2

D’abord avec , du Clan des Siciliens en 1969 jusqu’aux Morfalous en 1984, en passant par Le Casse, Le Serpent ou surtout I… comme Icare aux multiples lieux d’action inoubliables à l’esthétique unique dont celui du test de Milgram. Ses décors sur ce film d’anticipation politique mêlent décalage du cinéma américain et une touche mythologique. Son autre collaboration majeure est avec le cinéaste dont il signera les décors de douze longs-métrages, du Petit Garçon de l’ascenseur en 1962 jusqu’à Archipel en 1993, en passant par La Métamorphose des cloportes, Le Chat, La Veuve Couderc, Le Train ou La Cage où Lino Ventura est enfermé dans quelques mètres carré à peine, piégé par Ingrid Thulin.

I comme Icare
I comme Icare
La Cage
La Cage

Ses graphiques et ses maquettes en particulier ceux en 3 dimensions, imaginés pour faciliter le travail du réalisateur, du chef-opérateur et de l’ensemblier, sont des trésors pour la mémoire du cinéma dont il a confié quelques exemples (Le Casse, Stavisky, , La Voix de , Smoking/No Smoking, On connaît la chanson…) à la Cinémathèque française (voir les images de Coeurs ci-dessous, photos de Stéphane Dabrowski) qui soulignent la précision et la qualité esthétique de son travail précis et précieux. Quelques jours avant son décès, il leur avait confié de nouvelles archives dont certaines seront présentées à partir du 4 décembre au Musée de la Cinémathèque française dans le cadre d’une exposition sur le métier de chef décorateur.

jacques saulnier 01 coeurs

jacques saulnier 02 coeurs

jacques saulnier 03 coeurs

a remporté trois César pour les films en 1978, Un amour de Swann de Volker Schlöndorff en 1985, une expérience mitigée en décors réels transformés (ce qui n’était guère de son goût, préférant le studio) et Smoking, No Smoking en 1994. Il fut également nommé pour I… comme Icare, Mon oncle d’Amérique, La vie est un roman, Mélo, On connaît la chanson, Pas sur la bouche et Coeurs.

Voir les sites Objectif cinema et L’Obs pour lire deux entretiens avec

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