Critique : Les leçons persanes

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Les leçons persanes

Russie, Allemagne, Biélorussie : 2020
Titre original : Persian lessons
Réalisation : Vadim Perelman
Scénario : Ilja Zofin d’après la nouvelle « Erfindung einer Sprache » de Wolfgang Kohlhaase
Interprètes : Nahuel Perez Biscayart, Lars Eidinger, Jonas Nay
Distribution : KMBO
Durée : 2h07
Genre : Drame, Guerre
Date de sortie : 19 janvier 2022

3.5/5

Âgé de 58 ans, Vadim Perelman est né à Kiev, en Ukraine, alors partie intégrante de l’URSS. Autorisé à quitter Kiev avec sa mère en 1987, c’est au Canada qu’il a finalement immigré. Après des études poussées en mathématiques et en physique, il a bifurqué vers le cinéma en suivant à Toronto, pendant 2 ans, une formation à l’École des arts de l’image de l’Université de Ryerson. Après avoir réalisé de nombreuses publicités pour la télévision ainsi que des vidéo clips musicaux, il a réalisé House of sand and fog, son premier film, en 2003. Les leçons persanes est son 4ème long métrage. La première projection de ce film a eu lieu lors d’une séance spéciale de la Berlinade 2020.

Synopsis : 1942, dans la France occupée, Gilles est arrêté pour être déporté dans un camp en Allemagne. Juste avant de se faire fusiller, il échappe à la mort en jurant aux soldats qu’il n’est pas juif mais persan. Ce mensonge le sauve momentanément puisque l’un des chefs du camp souhaite apprendre le farsi pour ses projets d’après-guerre. Au risque de se faire prendre, Gilles invente une langue chaque nuit, pour l’enseigner au capitaine SS le lendemain. La relation particulière qui se crée entre les deux hommes ne tarde pas à éveiller la jalousie et les soupçons des autres…

Une idée de génie ?

Lorsqu’il s’agit de sauver sa peau, l’être humain peut se montrer capable de trouver des solutions a priori totalement inimaginables. C’est ainsi que, en 1942, Gilles, un jeune français, arrive à convaincre les militaires nazis qui sont sur le point de le fusiller qu’il n’est pas Juif mais Perse. Se faisant dorénavant appelé Reza, il a la chance d’être cru. Par contre, il ne pouvait pas deviner que Klaus Koch, capitaine du camp où il va être amené, cherche justement à apprendre le farsi dans le but d’aller ouvrir un restaurant allemand à Téhéran, une fois la guerre terminée. Pour Gilles/Reza, il n’est plus possible de reculer : transformé par Koch en professeur de farsi, il va lui falloir inventer ex abrupto une traduction à tous les mots allemands que Koch voudrait connaitre. Une tâche déjà difficile mais pas totalement inhumaine ! Beaucoup plus difficile est la tâche consistant à être capable dans le futur de se rappeler de chacun de ces mots ! En effet, Koch est quand même un peu méfiant et, en plus, le caporal-chef qui lui a amené Gilles/Reza ne cesse de chercher à lui prouver que ce dernier n’est pas persan. Et nous, spectateurs, ne cessons de nous inquiéter pour Gilles/Reza …

Une relation dominant / dominé qui évolue

80 ans après les faits, la 2ème guerre mondiale arrive encore à fournir au cinéma des idées de scénario qui n’avaient jamais été exploitées jusqu’ici. Cette histoire d’un jeune juif qui se prétend persan pour sauver sa peau, c’est dans une nouvelle de Wolfgang Kohlhaase que Vadim Perleman l’a trouvée. Une façon de faire qui semble coutumière chez lui  : la lecture d’un livre arrive à le toucher et son but consiste alors à transmettre cette émotion en réalisant un film qui soit le plus réaliste possible. Pour Les leçons persanes, il a entrepris des recherches approfondies sur les camps de transit, sur la durée de séjour des prisonniers, etc. Le camp qu’on voit dans le film s’inspire beaucoup du camp appelé Natzweiler Struthof, installé dans les Vosges en 1941 par les nazis, à 25 kilomètres au sud-ouest de Strasbourg. Une autre constante chez Vadim Perelman, son refus d’exposer des personnages pour qui le spectateur serait enclin à ne ressentir aucune empathie.

C’est ainsi que, dans Les leçons persanes, les nazis ne sont certes pas montrés comme étant des personnes sympathiques, loin de là, mais les atrocités qu’ils commettent sont, par moment, contrebalancés par quelques lueurs d’humanité. En fait, pour le réalisateur, « les nazis n’étaient pas que des robots, des automates qui hurlent. C’étaient également des personnes. Ils étaient aimés, ils étaient jaloux, ils avaient peur, ils avaient toutes les qualités humaines. Et c’est cela, d’une certaine manière, qui rend leurs actes encore plus terrifiants ». Bien que se focalisant surtout sur la relation entre Gilles/Reza et Koch, le film n’en oublie pas pour autant les autres personnages ainsi que la peinture du camp, tout cela réalisé de façon très classique, très soignée, sans aucune fioriture. Quant à la relation entre les deux personnages principaux, de type dominant / dominé, on la sent évoluer tout au long du film, le dominé qu’est Reza au début du film arrivant petit à petit à prendre un certain ascendant sur son « partenaire », en particulier lorsqu’il lui propose de commencer une conversation dans la prétendue langue persane qu’il a inventée de toute pièce, une langue souvent construite à partir des prénoms des prisonniers juifs du camp.

Un excellent duo de comédiens

Même si le reste de la distribution ne démérite pas du tout, ce sont surtout les prestations des interprètes de Gilles/Reza et de Koch que l’on retient. Giles/Reza, c’est le comédien argentin Nahuel Perez Biscayart qu’on avait découvert en 2005 dans un petit rôle auprès de Ricardo Darin dans El Aura, et, bien plus encore, en 2017 dans Au revoir là-haut et 120 battements par minute, ce dernier rôle lui permettant d’obtenir le César du meilleur espoir masculin en 2018. Son mélange d’apparente fragilité et de grande force intérieure fait merveille dans le rôle de ce jeune homme qui arrive à survivre grâce à son intelligence et à sa débrouillardise. Ayant commencé sa carrière par le théâtre, le comédien allemand Lars Eidinger, l’interprète de Koch, est de plus en plus souvent présent au cinéma. C’est ainsi qu’il a tourné 2 fois pour Olivier Assayas, dans Sils Maria et Personal Shopper. Il excelle dans Les leçons persanes, dans ce rôle d’un officier allemand qui perd petit à petit de sa superbe.

Conclusion

Réalisé de façon classique sans pour autant se figer dans l’académisme, Les leçons persanes n’est pas qu’un film de plus sur sur la seconde guerre mondiale. Sur une idée de départ fort intéressante, Vadim Perelman décortique avec talent l’évolution des rapports entre deux hommes qui n’auraient jamais dû se rencontrer. L’interprétation des deux personnages principaux est magistrale.

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