Critique : Yurt

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Yurt

Turquie : 2023
Titre original : –
Réalisation : Nehir Tuna
Scénario : Nehir Tuna
Interprètes : Doğa Karakaş, Can Bartu Aslan, Ozan Çelik, Tansu Biçer
Distribution : Dulac Distribution
Durée : 1h58
Genre : Drame
Date de sortie : 3 avril 2024

3.5/5

Synopsis : Turquie, 1996. Ahmet, 14 ans, est dévasté lorsque sa famille l’envoie dans un pensionnat religieux (Yurt). Pour son père récemment converti, c’est un chemin vers la rédemption et la pureté. Pour lui, c’est un cauchemar. Le jour, il fréquente une école privée laïque et nationaliste ; le soir, il retrouve son dortoir surpeuplé, les longues heures d’études coraniques et les brimades. Mais grâce à son amitié avec un autre pensionnaire, Ahmet défie les règles strictes de ce système, qui ne vise qu’à embrigader la jeunesse.

 

Un beau film sur l’apprentissage de la vie par un adolescent

Lorsque le chauffeur du bus scolaire laisse Ahmet, à sa demande, devant la porte d’un immeuble, on se demande pourquoi le lycéen ressort de l’immeuble dès que le bus est reparti et rejoint à pied un bâtiment à l’entrée duquel il laisse ses chaussures. C’est petit à petit qu’on va comprendre la double vie que mène Ahmet. Durant la journée, il est élève dans un lycée privé, entouré de filles et de garçons, toutes et tous impeccablement habillé(e)s, et, une fois les cours terminés, il va rejoindre un yurt, un pensionnat religieux, où Kerim, son père, converti récemment à un islamisme pur et dur, l’a envoyé. Une double vie très rare et très difficile à vivre dans la Turquie de 1996, une période où les tensions politiques entre les turcs religieux et les turcs laïcs sont particulièrement importantes. L’éducation que Ahmet reçoit au lycée est une éducation qui s’inspire des préceptes énoncés par Atatürk, le père de la Turquie moderne, en particulier en matière de laïcité. A l’opposé, dans le yurt, c’est à un extrémisme religieux très strict qu’est confronté Ahmet. Bon fils, Ahmet aimerait satisfaire sa mère, dont il est très proche, mais aussi son père,  un homme d’affaire impliqué dans la construction de pensionnats religieux, un père qui alterne affection et dureté avec son fils, voyant en Ahmet sa rédemption et son salut après une vie au cours de laquelle il considère avoir perdu son temps dans le péché, espérant avoir montré la « bonne voie » à son fils, regrettant qu’on n’ait pas fait la même chose pour lui quand il était jeune. Pas sûr pour autant qu’Ahmet arrive un jour à dire à son père que « Dieu me parle comme il te parle » !

En fait, Ahmet, dans cette double vie, est ballotté d’un sentiment à l’autre, d’une amitié à l’autre. Dans le yurt, il sent qu’il n’est pas vraiment le bienvenu, lui qui est d’un milieu social beaucoup plus nanti que les autres, mais Hakan, son voisin de chambrée, plus âgé, plus dégourdi, l’a, lui semble-t-il, pris sous son aile. Ahmet admire ce faux grand frère, il apprend de lui les combines permettant de mieux supporter les punitions corporelles ou psychologiques subies de la part des surveillants, ainsi que le bénéfice qu’il y aurait pour lui à être admis dans le « cercle » qui est censé réunir les bons croyants.  Par ailleurs, il n’est pas sans s’étonner que, dans ce lieu où devrait régner un comportement moral exemplaire, deux garçons sortent l’un après l’autre de la même cabine de douche et que certaines de ses affaires, vêtement ou chaussures plutôt chères, soient volées. Au lycée, il doit bien faire attention à ce que personne ne sache où il passe ses nuits, d’où les précautions qu’il prend concernant l’endroit où le bus scolaire le dépose le soir et le reprend le lendemain matin. Des précautions qui ne vont pas empêcher une rumeur de circuler dans le lycée, comme quoi il y aurait dans son enceinte un garçon islamiste qui vivrait dans un yurt, une rumeur dont Ahmet va apprendre l’existence de la bouche de Sevinç, la jeune fille dont il est tombé amoureux dès le moment où elle est arrivée dans sa classe. Que voulez vous, tout en recevant une éducation laïque dans son lycée et une éducation coranique dans le yurt qui l’héberge, Ahmet a 14 ans et il commence à être l’objet de pulsions sentimentales et sexuelles.Tout cela, c’est beaucoup pour un adolescent.

Agé de 38 ans, Nahir Tuna a fait ses études de cinéma aux Etats-Unis et, Yurt, son premier long métrage, est en grande partie autobiographique, Nahir ayant, comme Ahmet, vécu une partie de sa jeunesse partagé entre une éducation laïque à l’école et coranique dans un pensionnat religieux. Une vie au caractère schizophrénique qui ne semble pas avoir eu d’effets particulièrement négatifs sur lui. Pour mettre en image les 3 premiers quarts de son film, le réalisateur a choisi le noir et blanc, une façon pour lui de montrer que, dans le yurt, il n’y a pas de nuance, « tout y est tranché, tout blanc ou tout noir, soit vous êtes pieux, soit vous êtes un infidèle ».  En fait, l’arrivée de la couleur coïncide avec la décision prise par  Ahmet et Hakan  de partir vers une forme de liberté, une liberté qui ne sera pas sans dommage pour l’un comme pour l’autre.

Pour réaliser son film, Nahir Tuna a rencontré pas mal de problèmes, l’aide de l’état lui ayant été refusée à plusieurs reprises. Heureusement, il a réussi à trouver de l’argent en Allemagne et en France.  Quant aux scènes devant être tournées dans un pensionnat religieux, l’autorisation a été retirée dans un lieu considéré comme idéal par le réalisateur lorsque les responsables de ce lieu ont découvert que le scénario racontait un vol de chaussures, évènement considéré par eux comme totalement impossible à imaginer dans le cadre d’un yurt. Très classique dans sa forme, Yurt, présenté l’an dernier à la Mostra de Venise, est un beau film sur l’apprentissage de l’existence par un adolescent vivant dans un environnement très particulier. Il apporte en plus un éclairage fort intéressant sur l’évolution de la Turquie, en se positionnant très exactement au moment où ce pays est passé de la période du kémalisme de Atatürk à la Turquie d’aujourd’hui, celle de Recep Tayyip Erdoğan. Les personnages de Ahmet et de Hakan sont parfaitement campés par Doğa Karakaş et Can Bartu Aslan, deux jeunes comédiens n’ayant aucune expérience pour le premier et une toute petite pour le second. Le rôle de Kerim, le père d’Ahmet, est interprété par Tansu Biçer, un acteur très connu en Turquie et qu’on avait vu dans Milk, le deuxième volet de la « trilogie de Yusuf » du grand réalisateur turc Semih Kaplanoğlu. Par contre, on se permettra de faire part d’un regret : tout au long du film, il y est question de « hodjas » sans que jamais la moindre explication nous soit donnée sur ce que ce mot recouvre. Pour Wikipedia, hodja est le titre donné aux enseignants coraniques ou, plus généralement, aux enseignants en Turquie.

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