Une année italienne

Italie, France, 2025
Titre original : Un anno di scuola
Réalisatrice : Laura Samani
Scénario : Laura Samani et Elisa Dondi, d’après le roman de Giani Stuparich
Acteurs : Stella Wendick, Giacomo Covi, Pietro Giustolisi et Samuel Volturno
Distributeur : Arizona Distribution
Genre : Drame d’adolescents
Durée : 1h43
Date de sortie : 10 juin 2026
3/5
Sans vouloir mettre en cause les considérations commerciales de la part du distributeur, on se permet de préférer le titre original du deuxième long-métrage de Laura Samani à sa version française. Qu’est-ce qu’elle a en fait de spécifiquement italienne, cette année, mis à part quelques chants locaux et le machisme latin décliné sous toutes ses formes lourdingues ? L’intrigue d’Une année italienne aurait pu se passer dans plein d’autres endroits européens à la même époque, la deuxième moitié des années 2000, puisque le seul événement historique cité – l’ouverture de la frontière entre l’Italie et la Slovénie – y sert de prétexte plutôt aléatoire à une des plus belles séquences romantiques du film. Alors que Un anno di scuola – Une année d’école en français – est certes moins vendeur comme titre, mais reflète infiniment mieux ce que cette histoire d’une adolescence en fin de compte assez ordinaire cherche à nous transmettre.
Une année d’école, cela aurait traduit à la fois le lien inextricable à cet âge-là avec la scolarité, ce passage obligé de la vie dont nous sortons toutes et tous à peu près indemnes en nous demandant si toutes ces années passées en salles de classe étaient vraiment nécessaires pour trouver notre place dans le monde adulte, ainsi que le caractère foncièrement anodin des années qui se suivent et se ressemblent. Une année de plus ou de moins, avec toujours la même alternance entre coups de gueule et coups de cœur, entre examens qu’on réussit vaguement et cours qu’on sèche plus ou moins impunément.
La réalisatrice profite de cette banalité du contexte afin de nous rendre encore davantage accessibles les tribulations romantiques et plus largement existentielles de son groupe de personnages. Avec comme bonus cinématographique indéniable le choix de trois comédiens remarquables, qui savent incarner sans fausse pudeur, ni grandiloquence tragique, ce cap difficile lorsque le souvenir de l’enfance s’estompe irrémédiablement et que la vie d’adulte, brute et cruelle, vous tend ou plutôt vous tord le bras.

Synopsis : En septembre 2007, la jeune Suédoise Fred emménage à Trieste avec son père, qui y a trouvé un poste dans une usine locale. Elle rejoint la terminale au lycée technique de la ville. La seule fille dans sa classe, elle est d’abord la cible de manœuvres de drague pesantes de la part de ses camarades, y compris Pasini, Antero et Mitis, un trio d’amis inséparables. Mais petit à petit, elle réussit à se faire une place parmi eux, en faisant bien attention à ne pas attiser l’esprit de compétition masculine au sein de ce nouveau groupe d’amis. Or, le statu quo qui fait de Fred à peine plus qu’un pote de beuverie supplémentaire risque de ne pas tenir jusqu’au bac …

La pomme de la discorde
Les lieux communs sur l’adolescence ne manquent pas. Une bonne partie de l’humanité est d’ores et déjà passée par là et croit par conséquent que tout un chacun ait ressenti à peu près la même chose au cours de cette période des plus compliquées à traverser. Heureusement, il y a des films de la trempe d’Une année italienne, capables de nous rappeler que, bien au contraire, c’est le moment idéal pour mettre tout son être à fleur de peau, quitte à devoir ensuite panser ses plaies à première vue incurables !
Grâce au regard d’une grande délicatesse de Laura Samani, ce qui n’aurait facilement pu être qu’une histoire d’adolescents mal dans leur peau de plus finit par nous toucher au-delà des clichés. Rien de véritablement exceptionnel n’arrive à cette bande de potes un peu atypique. Et pourtant, sa qualité humaine est palpable jusque dans les plus infimes susceptibilités et d’autres déséquilibres forcément foireux entre l’être et le paraître.
Pour un film qui cherche à afficher dès le générique une esthétique et une tonalité pop, son récit repose étonnamment en grande partie sur les sentiments intériorisés de ses personnages. À commencer par Fred, à qui Stella Wendick confère une candeur plus proche du calcul protecteur que d’une innocence feinte. Des mâles en rut comme ceux qui se pressent d’emblée devant la porte de la salle où elle est accueillie par sa prof de maths, elle a déjà dû en voir d’autres. Et cette expérience antérieure lui permet tant soit peu de surnager dans cette jungle, où le machisme est encore considéré comme une valeur indispensable pour être bien vu.
Pourtant, des moments de blessures intimes surviennent au moins à deux reprises. Tandis qu’elle sait encaisser le premier en tenant la tête haute et en relativisant le préjudice subi par le biais d’une remarque à l’humour suédois finement tempéré qu’elle fait à son père, le deuxième l’assomme de plein fouet.

Action ou vérité
C’est que, derrière ses grands airs de première de la classe qui est en même temps prête à faire les quatre-cents coups avec ses nouveaux potes, se cache au fin fond d’elle-même une gamine en quête de stabilité. Elle ne peut pas la trouver auprès de son père, qui voit en sa fille peut-être prématurément la femme qu’elle aspire à être. Et certainement pas non plus en baissant timidement la garde dans le cercle de ses trois nouveaux meilleurs amis. D’où un fil thématique qui se tisse discrètement tout au long du film, en contradiction parfaite avec le point de vue du père.
Car après tout, le conte d’apprentissage réel d’Une année italienne est sensiblement moins celui de ces garçons, qui semblent apprendre à voler de leurs propres ailes en fréquentant Fred, que celui du personnage principal féminin lui-même. Nous en prenons comme preuve le dernier plan du film. En faisant le chemin du lycée à l’envers de la trajectoire du générique au début, la caméra accompagne Fred dans une prise de conscience et d’assurance qui en dit plus sur la force intérieure des femmes que tous les discours féministes réunis.
Autant dire que, sous son apparence d’œuvre où l’importance du groupe prime sur le bonheur de l’individu, le deuxième long-métrage de Laura Samani, cinq ans après Piccolo corpo, s’intéresse principalement au cheminement affectif de son héroïne. Néanmoins, cette dernière partage bon nombre de choses avec ses amis temporaires. Avec Pasini qui cache derrière ses propos de macho invétéré une fragilité suave, interprété par le Benjamin Voisin transalpin Pietro Giustolisi, elle a en commun un deuil terrible. Sauf que la réalisatrice a parfaitement raison d’en occulter les détails macabres, histoire de rendre plus universel le désarroi de la perte d’une personne proche à un si jeune âge. Curieusement, ses atomes crochus avec Mitis restent quasiment inexistants, un subterfuge dramatique pas sans intérêt pour ne pas compliquer outre mesure le triangle amoureux.
Ce dernier a évidemment pour base le coup de foudre pour Antero, qui met un peu de temps avant de se concrétiser. Un décalage qui fait parfaitement sens, tant ce jeune homme cultivé, doux et attentionné est aux antipodes de la façon de faire plus frontale de Fred. En tout cas, Giacomo Covi n’a aucunement volé son prix d’interprétation masculine de la section Orizzonti au dernier Festival de Venise. Il sait dépasser sa beauté purement physique pour traduire avec raffinement le dilemme majeur qui accable tôt ou tard la totalité des adolescents : apprendre à faire la part entre le monde tel qu’on rêve qu’il soit – ici, en filant un parfait amour avec la fille sur laquelle tous les garçons de sa classe fantasment – et le monde tel qu’il est objectivement, dans toutes ses contradictions agaçantes.

Conclusion
On a beau avoir des réserves sur le titre français d’Une année italienne, le film en lui-même nous a agréablement surpris. Laura Samani y réussit l’exploit d’insuffler une fraîcheur surprenante dans une recette que l’on pensait déjà connaître par cœur. Aussi grâce aux interprétations d’un grand naturel de la part de ses comédiens principaux, elle sait faire siennes des thématiques restées brûlantes au fil du temps. À savoir le lent et douloureux abandon des privilèges de l’enfance, au profit douteux d’un gain soudain et involontaire en responsabilité quand les premières amours vous tombent dessus, comme le dit le poète. Bref, notre propre adolescence est certes déjà très loin derrière nous, un beau film nostalgique comme celui-ci nous en rappelle avec une incroyable empathie pour ses personnages les joies et les peines qui auraient éventuellement pu la ponctuer.














