Critique : Un jour fille

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Un jour fille

France : 2023
Titre original : –
Réalisation : Jean-Claude Monod
Scénario : Jean-Claude Monod
Interprètes : Marie Toscan, Iris Bry, Thomas Scimeca
Distribution : KapFilms
Durée : 1h33
Genre : Drame, Historique
Date de sortie : 8 mai 2024

3.5/5

Synopsis : XVIIIe siècle. Anne, grandie fille, doit « changer d’habit » en raison de son attirance pour les femmes. Devenue homme, il se marie, et vit une grande histoire d’amour avec sa nouvelle épouse jusqu’à ce que son passé le rattrape…L’histoire vraie et bouleversante d’Anne Grandjean née intersexe, et de son procès retentissant, qui interroge encore aujourd’hui toutes nos certitudes…

Un film … de genre !

C’est l’histoire d’un personnage historique du 18ème siècle que l’agrégé de philosophie et docteur en philosophie Jean-Claude Monod a choisi de raconter pour son premier long métrage. Le nom de ce personnage, Anne Grandjean, laisse supposer qu’il s’agit d’une femme et, pourtant, c’est en tant qu’homme, portant alors le nom de Jean-Baptiste Grandjean, qu’il/elle a épousé Françoise Lambert. En fait, Anne Grandjean était née intersexe en 1732, ce que, à l’époque, on appelait, à tort, hermaphrodite : en clair, Anne avait des caractéristiques sexuelles qui ne correspondaient pas aux définitions classiques de la masculinité ou de la féminité mais avait été déclarée fille à sa naissance. Son mariage en tant qu’homme ayant été porté à la connaissance de le justice, Anne Grandjean a été jugée 2 fois pour profanation du sacrement du mariage, en première instance en 1763 et en appel en 1765. C’est dans des cartons des archives départementales de l’Isère qu’on peut trouver le texte de 20 pages qui raconte l’histoire d’Anne Grandjean, un texte écrit à la plume par l’avocat Maître Vermeil, celui qui défendit Anne lors de son procès en appel, et c’est dans un cours de Michel Foucault au Collège de France, intitulé « Les Anormaux » et donné il y a 50 ans que Jean-Claude Monod en a eu connaissance. Dans un tel contexte, un réalisateur ne peut pas éviter de se poser la question : dois-je respecter l’histoire à la lettre ou bien puis-je me permettre quelques modifications ? Jean-Claude Monod a choisi la 2ème option, mais de façon discrète, avec toujours comme objectif d’améliorer les qualités cinématographiques de cette histoire et de renforcer ce qu’on y trouve en phase avec notre époque.

Commençant son film par le premier procès, en 1763, et le terminant par le second, en 1765, il déroule le fil de l’histoire d’Anne Grandjean entre ces deux procès : son retour dans sa famille après un séjour dans une institution religieuse pour jeunes filles où, comme elle le dit elle-même, elle a appris à lire, à compter, à broder et qui lui a permis de connaître par cœur de nombreuses prières ; son inquiétude de ne jamais « saigner » alors qu’elle a plus de 20 ans ; son absence d’attirance pour les garçons et, au contraire, son attirance pour les filles ; son confesseur qui conseille à son père de lui faire changer d’habit et de lui donner un nom d’homme : « tu lui rendras la vie moins difficile en en faisant un homme » ; son départ de son milieu familial pour se rendre dans un endroit où on ne l’a jamais connue fille ; sa première relation avec une femme ; son mariage avec une autre femme ; et, entre les deux procès, son séjour en prison. Alors que la jeunesse d’Anne est une jeunesse urbaine qui s’est déroulée à Grenoble, une ville qui comptait 20 000 habitants à l’époque, Jean-Claude Monod a choisi de la transposer dans un village, au plus près de la nature, un peu pour des raisons budgétaires mais surtout parce que l’histoire d’Anne tourne beaucoup autour des mystères de la nature. La rencontre avec une troupe de théâtre itinérante est également une « invention » du réalisateur, mais elle lui permet de montrer combien le théâtre a souvent joué sur l’indétermination du genre, en particulier chez Marivaux ou chez Pedro Calderon de la Barca. Quant à celle qui est devenue l’épouse de Anne, elle se prénomme Mathilde dans le film, et elle est la fille d’un tailleur chez qui Anne/Jean-Baptiste s’est fait engager comme apprenti(e).


Un film comme Un jour fille ne peut qu’avoir une forte résonance dans une époque, la notre, où on parle beaucoup du genre, avec les personnes qui s’affirment non-binaires, avec les transgenres, avec l’écriture inclusive, avec le mariage pour tous. On notera que l’époque qui a vu naître Anne Grandjean et qui l’a vue être jugée, une époque qu’on a appelée  le Siècle des Lumières,  n’était pas en reste en matière de fluidité de genre, ce que le film ne se prive pas de montrer : en faisant référence au « Rêve de D’Alembert », ce texte de Diderot dans lequel il imagine que Julie de Lespinasse se demande si « l’homme n’est que le monstre de la femme ou la femme le monstre de l’homme » ; en évoquant le théâtre de l’époque dans lequel, très souvent, le genre d’un personnage n’est défini que par l’habit qu’il porte ; en accompagnant une scène par un aria tiré d’un motet de Vivaldi, une œuvre composée au début du 18ème siècle et qui nous rappelle l’importance qu’avaient les castrats dans la musique vocale de cette époque, que ce soit dans l’interprétation des opéras ou dans l’interprétation de la musique religieuse. C’est lors du procès en appel d’Anne Grandjean que le rapprochement entre les deux époques est le plus flagrant, avec la joute verbale entre le procureur et l’avocat de l’accusée. A moins d’aller vérifier soi-même le texte écrit par Maître Vermeil, difficile d’être certain  que le procureur a bien affirmé au cours de ce procès qu’ « une famille, c’est un père et une mère, un mariage, c’est un homme et une femme, il en sera toujours ainsi dans les siècles des siècles », ce à quoi Maître Vermeil aurait répondu « Qu’en savons nous ? Qui sait si demain, il n’y aura pas des femmes avocates, ou même procureures ? ». La seule certitude qu’on peut avoir, c’est que cette joute verbale, qu’elle soit authentique ou plus ou moins « arrangée », est un des moments les plus forts du film et qu’elle fait forcément penser à tout ce qui a été dit et écrit au moment des débats sur le mariage pour tous.

Concernant le côté artistique de son film, Jean-Claude Monod ne se cache pas de s’être inspiré des peintures de Watteau et de Chardin et, pour certains plans, d’avoir fait des références à Faute d’amour de Zviaguintsev, à Sacrifice de Tarkovski et à In the mood for love de Wong Kar-Wai.  Pour interpréter le rôle de Anne/Jean-Baptiste, Jean-Claude Monod souhaitait faire appel à un nouveau visage, que ce soit un inconnu ou une inconnue. C’est finalement une jeune comédienne en devenir qui a été choisie, Marie Toscan. C’est peut-être pour continuer à en faire une inconnue que son véritable patronyme a été raccourci, puisqu’il s’agit en fait de Marie Toscan du Plantier, fille de Nathalie Roussel et petite-fille de Marie-Christine Barrault. En tout cas, et c’est le plus important, on arrive sans peine à la croire fille et à la croire garçon selon les scènes.  Pour incarner les autres personnages, le réalisateur souhaitait des figures plus connues et c’est ainsi qu’on retrouve François Berléand pour interpréter le juge, Yannick Renier dans le rôle du père d’Anne/Jean-Baptiste, Isild Le Besco dans celui de la mère, André Marcon en prêtre, Thomas Scimeca interprétant Sébastien, l’ami comédien, et Thibault de Montalembert dans le rôle de l’avocat Vermeil.

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