Critiques de films Drame — 20 octobre 2019
Critique : Sorry we missed you


Grande-Bretagne : 2019
Titre original : –
Réalisation :
Scénario :
Interprètes : , ,
Distribution :
Durée : 1h40
Genre : Drame
Date de sortie : 23 octobre  2019

4/5

Cette année, trois réalisateurs ayant déjà obtenu deux Palmes d’Or étaient en compétition au Festival de Cannes : Les frères Dardenne et Ken Loach. Une troisième Palme d’Or était-elle envisageable, évènement qui ne s’est encore jamais produit ? Vue la faiblesse de la sélection 2019, une troisième Palme d’Or était en effet tout à fait envisageable, Le jeune Ahmed et Sorry we missed you faisant partie de la demi-douzaine de films qui ressortaient de cette sélection décevante par ailleurs. Le jeune Ahmed s’est vu décerner le Prix de la mise en scène alors que Ken Loach est reparti bredouille.

Synopsis : Ricky, Abby et leurs deux enfants vivent à Newcastle. Leur famille est soudée et les parents travaillent dur. Alors qu’Abby travaille avec dévouement pour des personnes âgées à domicile, Ricky enchaîne les jobs mal payés ; ils réalisent que jamais ils ne pourront devenir indépendants ni propriétaires de leur maison. C’est maintenant ou jamais ! Une réelle opportunité semble leur être offerte par la révolution numérique : Abby vend alors sa voiture pour que Ricky puisse acheter une camionnette afin de devenir chauffeur-livreur à son compte. Mais les dérives de ce nouveau monde moderne auront des répercussions majeures sur toute la famille…

Le travail et la vie de famille

La crise bancaire de 2008 a eu deux effets désastreux pour la famille Turner : l’imposibilité d’avoir un crédit pour pouvoir habiter dans sa propre maison ; une crise dans le bâtiment, domaine dans lequel travaillait Ricky Turner, une crise qui lui a fait perdre son emploi. Depuis, Ricky a cumulé les petits boulots, régulièrement mal payés. Un jour, Ricky voit arriver la possibilité de travailler à son compte : un travail de chauffeur-livreur non pas au sein d’une entreprise de livraison de marchandises à domicile, genre Amazon, mais en tant que travailleur indépendant fournissant une prestation à une telle entreprise. Pour pouvoir se lancer dans ce travail, Ricky  doit acquérir sa propre camionnette, ce qui implique un énorme sacrifice pour lui et sa femme Abbie  : vendre la voiture familiale, celle-là même qu’utilisait Abbie  pour se déplacer dans le cadre de son travail d’aide à domicile. Pour Abbie, devenue tributaire des transports en commun et qui est payée à la visite, les déplacements d’une visite à l’autre vont, de ce fait, prendre beaucoup plus de temps. Du temps qu’elle préférerait consacrer à ses enfants : Seb, un adolescent de 16 ans, très créatif mais pile poil à l’âge de la rébellion envers ses parents et, plus particulièrement, envers un père que son travail empêche d’être suffisamment présent ;  Lisa Jane, 12 ans, une gamine qui, en permanence, cherche à tout faire pour recoller les morceaux dans sa famille.

Les dégâts causés à une famille par  l’environnement économique

Nous avions quitté Ken Loach avec un film, Moi, Daniel Blake, tourné à Newcastle, qui voyait un homme contraint de rechercher un travail, et une déclaration selon laquelle ce film était son œuvre ultime. On le retrouve 3 ans plus tard avec un film de nouveau tourné à Newcastle et qui voit un homme (qui n’est pas Daniel Blake !) se lancer à corps perdu dans un nouveau travail. En fait, il aurait été dommage que Ken Loach quitte le métier sans s’être intéressé au phénomène de l’ « ubérisation ». Lui qui s’est toujours impliqué dans un cinéma social, un cinéma s’efforçant de dénoncer les injustices dans le monde du travail, il ne pouvait pas passer à côté de cette nouvelle forme d’exploitation des travailleurs. Une exploitation rendue possible par les nouvelles technologies, un piège qui pousse des gens à croire qu’ils vont être leur propre patron alors qu’en fait, ils vont combiner les inconvénients d’un travail « indépendant » avec ceux d’une hiérarchie pesante qui, en plus, prétend ne pas être une hiérarchie : aucune protection sociale, pas de congés payés et Ricky qui se voit infliger une amende de 100 livres si jamais un  empêchement l’empêche de faire sa tournée du jour et qu’il n’a trouvé personne pour le remplacer.

Quant aux conditions dans lesquelles Abbie travaille, elles ne sont pas plus brillantes : malgré sa grande implication dans un travail très difficile, elle est très peu payée pour chaque visite effectuée, avec, en plus, des déplacements entre chaque visite qui prennent beaucoup de temps et qui ne sont pas payés. Pas de doute, on est bien dans un film de Ken Loach ! Sauf que, cette fois ci, ce qui est le centre du film, c’est la famille Turner, l’écrasement social causé par l’environnement économique dans lequel elle évolue étant bien sûr présent mais avant tout sous la forme des dégâts qu’il cause à la famille. Le dégât principal, c’est le manque de temps que Ricky et Abbie peuvent offrir à leurs enfants, rendant par exemple difficile, voire impossible, le fait pour eux de se rendre à une convocation du lycée suite au mauvais comportement de leur fils ainé.

Une excellente direction d’acteurs

Une fois de plus dans un film de Ken Loach on retrouve Paul Laverty dans l’écriture du scénario. Le travail de Ken Loach est donc ailleurs. En particulier dans la direction d’acteurs, dans laquelle sa réussite est remarquable. Dans Sorry we missed you, les acteurs n’ont en effet qu’une expérience très limitée du métier, voire pas d’expérience du tout. Kris Hitchen, l’interprète de Ricky, est celui qui a le plus d’expérience. Après avoir fait de la figuration dans The Navigators, il a continué à pratiquer son métier de plombier avant de se lancer dans le métier d’acteur, à 40 ans, en 2016. Jusqu’à Sorry we missed you, il s’agissait de petits rôles dans des séries télé ou des court-métrages. Ce premier grand rôle lui va comme un gant et Ken Loach y est à coup sûr pour beaucoup. Debbie Honeywood, l’interprète de Abbie, est assistante de vie scolaire et, jusqu’à présent, elle n’avait fait que de la figuration, sur Les enquêtes de Vera. Quant à Rhys Stone, l’interprète de Seb, Katie Proctor (Lisa Jane), et Ross Brewster (Gavin Maloney, le « chef » de Ricky), ce sont des débutants devant la caméra. A noter que Ross Brewster, dont le vrai métier est policier, ne souhaiterait pour rien au monde embrasser le métier de Ricky, après avoir vu de quoi il retrournait !

Conclusion

Alors qu’il y a 3 ans, il avait annoncé que Moi, Daniel Blake était son dernier film, on n’est pas vraiment surpris de voir Ken Loach repartir au combat pour fustiger l’ « ubérisation » de la société. Ce qui est plus surprenant de la part du réalisateur, c’est que, dans Sorry we missed you, c’est l’incursion dans la vie d’une famille qui représente l’élément central de ce film poignant, l’écrasement social causé par l’environnement économique étant bien sûr très présent mais avant tout sous la forme des dégâts qu’il cause à la dite famille.

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Jean-Jacques

Cet article a été rédigé par Jean-Jacques Corrio, Rédacteur de Critique Film. Lire tous ses articles