Critique : Que notre joie demeure

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Que notre joie demeure

France : 2024
Titre original : –
Réalisation : Cheyenne-Marie Carron
Scénario : Cheyenne-Marie Carron
Interprètes : Daniel Berlioux, Oussem Kadri, Gerard Chaillou
Distribution : Hésiode
Durée : 1h48
Genre : Drame
Date de sortie : 24 avril 2024

3.5/5

Synopsis : Le père Jacques Hamel et Adel Kermiche, deux destins se sont croisés pour le pire. En juillet 2016, Adel Kermiche a tué le père Jacques dans son église. Le parcours chaotique, tourné vers la destruction a anéanti une vie tournée vers l’autre et le sacré. Pourtant de cet anéantissement a jailli mondialement un témoignage de bonté, celui du père Jacques. Un prêtre, discret, dont la vie d’engagement était tournée vers son prochain. A Saint-Etienne du Rouvray, dans la ville frappée par cet attentat, musulmans et chrétiens ont renforcé leur dialogue dans le respect.

Un beau film humaniste

Près de 8 ans après les faits, nous sommes nombreux à nous souvenir de l’attentat terroriste perpétré à Nice le 14 juillet 2016. Mais qui se souvient de l’attentat de l’église Saint-Étienne de Saint-Étienne-du-Rouvray intervenu en pleine messe 12 jours plus tard et qui se traduisit par la mort du père Jacques Hamel ? Sans doute beaucoup moins de monde ! Beaucoup moins de monde, mais il y a au moins une personne qui n’a jamais oublié cet évènement tragique, elle qui, dès le 27 juillet 2016, lendemain de l’assassinat,  s’était rendue à Saint-Étienne-du-Rouvray pour prier dans l’église du village et s’était jurée de consacrer un film à l’évènement. En effet, il se trouve que cette personne, Cheyenne-Marie  Carron, est réalisatrice de cinéma et qu’elle a tenu la promesse qu’elle s’était faite en nous proposant Que notre joie demeure.

C’est peu dire que Cheyenne-Marie  Carron est une réalisatrice atypique, travaillant en totale indépendance par rapport aux structures traditionnelles d’aide à la production et ne recevant de ce fait aucune subvention. Abandonnée à l’âge de 3 mois, la famille d’accueil chez qui elle a alors été placée, une famille que Cheyenne qualifie de « catholique de gauche »,  l’a adoptée légalement alors qu’elle avait 20 ans. Baptisée à l’âge de 38 ans, Cheyenne a fait de la foi un de ses thèmes de prédilection, l’autre étant l’armée. Dans ce contexte, il pourrait paraître difficile de s’intéresser à son cinéma lorsqu’on n’a pas la foi et que l’intérêt qu’on porte à la chose militaire est particulièrement limité. En fait, il n’en est rien et, quand bien même on ne partage qu’une partie des idées propagées par ses films, force est de reconnaître qu’on y trouve toujours un incontestable intérêt. L’explication  à ce qui peut sembler être un paradoxe réside dans un ingrédient dans lequel, on le sent bien, baignent les films de Cheyenne-Marie Carron : la sincérité. Dans Que notre joie demeure, seule la foi est présente parmi les deux thèmes de prédilection de la réalisatrice, mais pas de doute, la sincérité, elle, est, de nouveau, bien présente.

Le film, « librement inspiré d’une histoire vraie », évoque 3 formes de foi. Tout d’abord,  il y a la foi catholique du Père Hamel, un homme dont la première moitié du film suit les détails de l’existence au quotidien dans un volet quasiment documentaire.  Le Père Hamel est un prêtre âgé : dans la réalité 85 ans au moment des faits, interprété par un comédien de 73 ans au moment du tournage. Il est sujet à une légère claudication et il vit seul dans son presbytère. On le voit parler du rapprochement entre catholiques et musulmans avec un jeune imam, donner la communion à un mourant, discuter du pardon à propos de l’attentat de Nice avec 3 paroissiennes et un paroissien originaire du Liban, accueillir pour quelques jours un SDF dans son presbytère, s’efforcer de convaincre un homosexuel que, s’il y a eu des phénomènes d’exclusion dans le cadre de l’église catholique, il n’y en a plus aujourd’hui, interroger trois religieuses sur leur vocation, accueillir des membres de sa famille et, enfin, prononcer un sermon au cours d’une messe qui, pour lui, sera la dernière. Un homme qui nous est montré comme étant d’une grande bonté, tolérant, fraternel,  d’une grande générosité et  d’une grande ouverture d’esprit. Peut-être un portrait un peu trop hagiographique, vous direz vous ? Peut-être oui, peut-être non : après tout, il est tout à fait plausible que le Père Hamel ait été un tel homme. En tout cas, un portrait qui donnerait presque l’envie d’avoir la foi à quiconque ne l’a jamais eue.

S’agissant de la foi musulmane, Cheyenne-Marie Carron nous présente deux volets aux antipodes l’un de l’autre. Il lui était bien entendu impossible de ne pas traiter ce qui se passe lorsque cette foi est dévoyée par des cerveaux malades, tels ceux de Adel Kermiche et de Abdel Malik Nabil-Petitjean, les assassins du Père Hamel. Toutefois, cette face sombre de la foi musulmane est mise en opposition avec celle, pleine de tolérance, de l’imam qu’on voit parler au début du film avec le Père Hamel et, surtout, avec celle de Fatima, la propre mère d’Adel Kermiche, une femme parfaitement intégrée, une femme qui se réfère à Voltaire et, plus généralement, au Siècle des Lumières. Une mère qui ne comprend pas comment son fils a pu tomber dans les griffes de l’islamisme radical et qui s’efforce, vainement, de le raisonner.

C’est sans doute dans la discussion sur le pardon impliquant le Père Hamel, un paroissien et trois paroissiennes qu’on peut le mieux percer le sens du message que la réalisatrice cherche à faire passer au travers de son film : à titre personnel, quand bien même le pardon fait partie des valeurs revendiquées par la religion catholique, il est  impossible de pardonner à des terroristes ayant commis des assassinats, que ce soit ceux de Nice ou celui de Saint-Étienne-du-Rouvray. « C’est à Dieu de pardonner, pas à nous ! », entend on. Par contre, pour un ou une catholique pratiquant(e), il est possible et même souhaitable de prier pour tous ces jeunes musulmans manipulés et embrigadés par la propagande djihadiste. Assise à côté de Adel Kermiche après l’assassinat du Père Hamel, une des religieuses présentes à la messe lui dira « Je n’ai pas peur, j’ai pitié ».

Dire que  Que notre joie demeure est un film « bressonien » est presque une évidence. Un film qui prouve une fois de plus qu’il n’est nul besoin de recourir à une violence extrême et à des effusions d’hémoglobine pour faire un film fort sur un acte terroriste. Malgré l’absence de subventions pour la réalisation de ses films, Cheyenne-Marie Carron  arrive, comme d’habitude, à obtenir une image très soignée, cette fois ci en format scope. Dans une distribution qui s’avère globalement très solide, on remarque particulièrement Daniel Berlioux dans le rôle du Père Hamel, Oussem Kadri dans celui de Adel Kermiche, Majida Ghomari,  l’interprète de Fatima, et Laurent Borel, le SDF accueilli par le Père Hamel. Quant à la musique il était difficile de faire un meilleur choix que Fratres, une des compositions les plus connues du  compositeur estonien Arvo Pärt.

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