Critique : Pour la France

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Pour la France 

France : 2022
Titre original : –
Réalisation : Rachid Hami
Scénario : Rachid Hami, Ollivier Pourriol
Interprètes : Karim Leklou, Shaïn Boumedine, Lubna Azabal, Samir Guesmi, Laurent Lafitte
Distribution : Memento Distribution
Durée : 1h53
Genre : Drame
Date de sortie : 8 février 2023

3.5/5

Synopsis : Lors d’un rituel d’intégration dans la prestigieuse École Militaire de Saint-Cyr, Aïssa, 23 ans, perd la vie. Face à une Armée qui peine à reconnaître ses responsabilités, Ismaël, son grand frère, se lance dans une bataille pour la vérité. Son enquête sur le parcours de son cadet va faire ressurgir ses souvenirs, de leur enfance à Alger aux derniers moments ensemble à Taipei.

Le réalisateur se penche sur un drame qu’a connu sa famille

Même si on n’a pas tous eu l’occasion d’en vivre, on a tous entendu parler des bizutages, ces pratiques supposées être des rituels d’intégration au sein de certains groupes sociaux, parfois « bon enfant » et sympathiques, souvent dégradants et humiliants, voire même dangereux pour celles et ceux qui les subissent. A Saint-Cyr, les bizutages  ont un nom particulier : les bahutages. C’est au cours d’un de ces bahutages, organisé par les élèves de seconde année, que Aïssa, 23 ans, va perdre la vie par noyade, suite à la traversée d’un étang en tenue militaire, dans des conditions extrêmes. Aïssa était un jeune homme brillant, né en Algérie, un pays qu’il avait quitté en 1991 avec Nadia, sa mère, et Ismaël, son frère ainé, pour échapper à la guerre civile et aux islamistes, alors que Adil, son père, policier, avait choisi de rester dans son pays.

Très brillamment construit, Pour la France se déroule sur 3 périodes : le présent, c’est-à-dire le bahutage mortel et les moments qui suivent le décès de Aïssa, des moments qui se concentrent sur la façon dont doivent se dérouler ses funérailles et qui mettent Nadia et Ismaël face à une hiérarchie militaire divisée, la tombe de Aïssa « voyageant » des Invalides au carré musulman du cimetière de Bobigny selon l’interprétation qu’on peut avoir de ce qu’est une « mort au combat ». Deuxième période abordée, l’enfance en Algérie de Ismaël et de Aïssa, Adil, leur père, qui leur apprend à nager, l’arrestation de la famille par des intégristes alors qu’elle se rend à Blida, le père qui s’en sort en disant qu’il est dans la mécanique, le désaccord entre Nadia et son mari quant à un éventuel départ vers la France. Troisième période, celle qui se déroule à Taipei, la capitale de Taïwan, où Aïssa est allé poursuivre ses études afin, entre autre, d’apprendre le mandarin et où il s’est épris de Julie, une jeune chinoise, Taipei où Ismaël a décidé de se rendre, sur un coup de tête, afin de renouer avec son frère. Cet épisode montre un Ismaël plein de contradictions, à la fois peu fiable dans son comportement, instable, bagarreur, et, pourtant, plutôt sympathique.

En réalisant ce film, son deuxième long métrage en tant que réalisateur après La mélodie en 2017, Rachid Hami poursuivait de nombreux buts qu’il considérait comme importants, ce qui n’était pas sans risque quant à sa faculté à agréger tous ces éléments afin que l’ensemble soit « digeste » pour les spectateurs. Tout d’abord, tout en reconnaissant que la vision du film est sans doute différente si on ne le sait pas, on ne peut s’empêcher de préciser que c’est une histoire très personnelle que raconte le réalisateur. En effet, cette histoire d’un fils, d’un frère, mort au cours d’un bahutage lors de son arrivée à Saint-Cyr, la famille Hami l’a connue en 2012 avec la mort de Jallal, le « petit » frère de Rachid. Toutefois, pas question pour lui de faire un film de vengeance, de faire un film manichéen se vautrant dans la victimisation. Concernant la famille d’Ismaël, un peu la sienne par conséquent, il montre 4 personnages, musulmans d’origine algérienne, qui, chacun de son côté, s’efforcent de surmonter les difficultés liées à leur double appartenance franco-algérienne, des difficultés psychologiques issues de tout le passif historique entre les deux pays et qui sont exacerbées ici par la présence de l’armée française dans l’histoire. Besoin de reconnaissance et d’intégration passant par l’école d’officiers de Saint-Cyr pour Aïssa ; amertume du déclassement pour Ismaël se traduisant par du ressentiment et un comportement « bordeline » mais pouvant aussi déboucher sur une recherche de rédemption ; grande force de caractère de la part de Nadia, la maman, une femme indépendante et instruite, à rebours de l’image qu’on colle trop souvent à la femme arabe, soumise et illettrée ; un côté hésitant chez Adil, le père, qui choisit dans un premier temps de ne pas partir vers la France avec sa femme et ses enfants mais qui finira par partir, non pas vers la France, mais vers l’Espagne.

Concernant le comportement de l’armée face au drame vécu par la famille de Aïssa, on ne sait pas vraiment si ce que Rachid Hami montre dans le film reflète ce qui s’est passé dans la vraie vie suite à la mort de Jallal, toujours est-il que le réalisateur, histoire de montrer que l’armée est faite d’hommes et de femmes qui ont chacun et chacune leur personnalité, insiste sur le comportement plein d’humanité du général Caillard, le directeur de Saint-Cyr, sincèrement touché par la mort de Aïssa, en opposition avec le général Ledoux, de l’état-major de l’armée de terre, qui, quelles que soient les circonstances, ne connait qu’une chose, le règlement. L’interprétation de Pour la France est à la hauteur de ce beau film, avec, en particulier, Karim Leklou, l’interprète de Ismaël, qui arrive parfaitement à faire ressortir le mélange de rage et de douceur de son personnage, et Lubna Azabal, l’interprète de Nadia, comme d’habitude parfaite, cette fois ci en femme forte et courageuse qui se bat pour qu’une injustice ne vienne pas s’ajouter au drame qu’a été pour elle le décès de son fils. Au bout du compte, l’ensemble cinématographique présenté par Rachid Hami est-il « digeste » pour le spectateur, malgré les risques pris ? Très certainement !

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