Critiques de films Documentaire — 17 septembre 2019
Critique : Nous le peuple


France : 2019
Titre original : –
Réalisation : ,
Scénario : Claudine Bories, Patrice Chagnard
Distribution :
Durée : 1h39
Genre : Documentaire
Date de sortie : 18 septembre  2019

3.5/5

Après avoir collaboré sur leurs films respectifs depuis 1995, les documentaristes Claudine Bories et Patrice Chagnard coréalisent depuis 2005. C’est ainsi qu’ils ont coréalisé Les arrivants en 2008, un film sur l’accueil des réfugiés, puis Les règles du jeu en 2015, film sur l’apprentissage des codes à maîtriser lorsqu’on cherche un emploi. Dans Nous le peuple, ils ont décidé de faire un film sur la crise de la démocratie en s’intéressant à des oubliés de la République qui, à leur tour, en arrivent à oublier la République en s’abstenant, le plus souvent, d’aller voter. C’était quelques mois avant l’arrivée des gilets jaunes sur la scène politique …

Synopsis : ls s’appellent Fanta, Joffrey, Soumeya… Ils sont en prison, au lycée, au travail. Ils ne se connaissent pas et communiquent par messages vidéo. Ils ont en commun le projet un peu fou d’écrire une nouvelle Constitution. Pendant près d’un an ils vont partager le bonheur et la difficulté de réfléchir ensemble. Ils vont redécouvrir le sens du mot politique. Ils vont imaginer d’autres règles du jeu. Cette aventure va les conduire jusqu’à l’Assemblée Nationale.

Rire, pleurer ou s’indigner

7 mois de janvier 2018 à juillet 2018 : une période durant laquelle l’Assemblée Nationale examinait la réforme de la constitution voulue par Emmanuel Macron. Une période durant laquelle Yaël Braun-Pivet, députée LREM et rapporteuse de la Commission des Lois, pouvait  parler sans rire, face à ses collègues de l’Assemblée Nationale, de « la confiance retrouvée dans l’action politique et, plus encore, dans ceux qui la conduisent ». Une prestation qu’on voit et qu’on entend au tout début de Nous le peuple. Quelque temps après, le 22 juillet 2018, l’affaire Benalla contraignait le  gouvernement à  suspendre l’examen de cette réforme constitutionnelle. Un peu plus tard encore, l’émergence des gilets jaunes a fait qu’on ne sait plus trop bien si, aujourd’hui, il faut rire, pleurer ou s’indigner à l’écoute de la phrase de Yaël Braun-Pivet.

Séparation entre le peuple et l’état

Durant cette période de 7 mois durant laquelle les députés planchaient sur une future révision constitutionnelle, des ateliers réunissant des citoyens et menés par l’association d’éducation populaire « Les Lucioles du Doc » travaillaient sur le même sujet. C’est auprès de 4 de ces groupes que nous conduit Nous le peuple : un groupe de détenus de la Maison d’Arrêt de Fleury Mérogis, des volontaires qui ont choisi ce travail sur la constitution plutôt qu’une autre activité, scolaire ou sportive ; deux groupes de Villeneuve Saint Georges, Les femmes solidaires de Villeneuve Saint Georges et d’ailleurs, association de quartier qui s’est créée à la suite de violences récurrentes et parfois meurtrières entre jeunes gens de différentes cités, et Le collectif repérage, chantier d’insertion professionnelle qui forme des techniciens audiovisuels issus de différents quartiers de Villeneuve ; un groupe de lycéens de Sarcelles, venant de deux classes de Première ES du lycée Jean-Jacques Rousseau de la ville. C’est en communiquant entre eux par des messages vidéo que ces « ateliers constituants » ont réussi à travailler ensemble, avec l’aide de deux animateurs, et , avec, dès le départ, un but commun : arriver à faire connaître leurs propositions à la représentation nationale et, en particulier, à la Commission des Lois constitutionnelles, de la Législation et de l’Administration générale de la République.

Mais que faire face à une ministre, Nicole Belloubet, Garde des Sceaux, Ministre de la Justice, qui ne partage pas leur conception de la démocratie ? Pour ces groupes de citoyens, « Les députés sont au service des citoyens », pour elle, « Il n’est pas toujours nécessaire de faire appel au peuple ». Autant dire que c’est avec un certain mépris que seront rejetées les demandes de rendez-vous avec la Commission des Lois, engendrant colère et déception chez ces citoyens de bonne volonté. Il y aura quand même pour eux deux petites victoires : l’obtention d’un rendez-vous de type informel, à l’Assemblée Nationale, avec 5 députés membres de la Commission des Lois, deux membres de la France Insoumise, une députée communiste, un député MoDem et un député Les Républicains ; un amendement issu de leur travail, proposé par Danièle Obono, députée France Insoumise. Amendement recevant un avis défavorable de la Commission des Lois, mais  « pour des conditions de forme plus que de fond ».

Un travail sérieux

Il est évident que Nous le peuple passe beaucoup plus de temps auprès des ateliers constituants qu’auprès de leurs représentants à l’Assemblée Nationale. Un temps suffisant, toutefois, pour qu’on puisse apprécier la différence entre l’atmosphère compassée de ce qui se passe dans le cadre des ors de la République et le caractère joyeux, tout en étant très sérieux, des réunions des différents groupes. Très sérieux car ce sont les détenus eux-mêmes qui s’interrogent sur la légitimité qu’ils peuvent avoir dans un travail consistant à élaborer une Constitution. Très sérieux car, loin de se polariser sur des détails, les groupes de parole s’intéressent d’emblée à une question fondamentale : doivent-ils chercher à tout réinventer ou bien est-il préférable de partir de l’existant et de l’améliorer ? Très sérieux car le groupe des femmes solidaires de Villeneuve Saint Georges n’oublie pas pour autant d’évoquer les problèmes qu’elles rencontrent dans leur quotidien avec la disparition progressive des services publics de proximité. Très sérieux car ils n’oublient jamais l’importance du langage, du choix des mots lorsqu’on souhaite faire passer un message.

Conclusion

« Des personnes qui habitent dans des quartiers prioritaires et qui n’ont plus de priorité, des personnes qui donnent leurs voix et qui n’ont plus de pouvoir une fois que ces voix sont obtenues », voilà comment se présente une des protagonistes de Nous le peuple. Ce film tonique et instructif, tourné avant l’émergence des gilets jaunes, montre la franche coupure qui existe dans notre pays entre la classe politique (à quelques exceptions près) et une partie importante de nos concitoyens, les oubliés de la République.

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Jean-Jacques

Cet article a été rédigé par Jean-Jacques Corrio, Rédacteur de Critique Film. Lire tous ses articles