Critique : Nos plus belles années

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États-Unis, 1973

Titre original : The Way We Were

Réalisateur :

Scénario : Arthur Laurents

Acteurs : , , Bradford Dillman, Lois Chiles

Distributeur : Park Circus

Genre : Drame romantique

Durée : 1h58

Date de sortie : 18 décembre 2013 (Reprise)

3,5/5

Filer un parfait amour sur la durée n’est pas la seule chose impossible dans Nos plus belles années, considéré plutôt à juste titre comme un grand classique du cinéma romantique des années 1970. Car le septième long-métrage de Sydney Pollack nous paraît faire figure d’exemple – à dessein ou involontairement, peu importe – de la frilosité des films hollywoodiens à l’égard de quelque prise de position politique que ce soit. En effet, il est beaucoup plus réconfortant et consensuel de montrer Barbra Streisand et Robert Redford tomber éperdument amoureux que de traiter de front et dans le fond les sujets plus épineux que le récit aborde à peine.

Or, c’est précisément cette mécanique en apparence bancale des rapports de force au sein du film qui rend ce dernier si fascinant. Seulement à première vue un anachronisme ambulant, il est pourtant parfaitement conscient du louvoiement qu’il entreprend avec une agilité impressionnante.

© 1973 Frank Shugrue / Rastar Productions / Sony Pictures Releasing France / Park Circus Tous droits réservés

Synopsis : Depuis que leurs chemins se sont croisés une première fois à l’université en 1937, Katie Morosky ne peut pas oublier le séduisant Hubbell Gardiner. Le fait que les deux étudiants appartiennent à des univers diamétralement opposés – l’engagement politique d’extrême gauche pour elle, l’élite sportive et fortunée pour lui – aurait dû rendre toute prise de contact improbable. Quelques années plus tard, en pleine guerre mondiale, ils se retrouvent pourtant. Cette fois-ci, Katie est décidée à ne pas laisser filer une deuxième fois l’amour de sa vie.

© 1973 Frank Shugrue / Rastar Productions / Sony Pictures Releasing France / Park Circus Tous droits réservés

Décadent et dégoûtant

Par essence, le cinéma hollywoodien est incapable de rendre compte d’une manière tant soit peu objective des idées socialistes, voire communistes. En tant qu’organe médiatique de choix de l’idéologie américaine dominante, il lui est formellement interdit de faire preuve d’ouverture d’esprit à ce sujet. Cette limitation était d’autant plus d’actualité au milieu des années ’70, quand la Guerre froide était loin d’être terminée. Ainsi, il faudra attendre huit ans supplémentaires avant de voir une grosse production oser regarder derrière le rideau de fer avec un minimum de bienveillance par le biais de Reds de Warren Beatty. Dans Nos plus belles années, le militantisme du personnage principal est au contraire décrit comme une sorte d’obsession presque maladive et en tout cas nuisible à son épanouissement sentimental. Pire encore, prête à se lancer dans tous les combats, Katie ne semble pas accomplir grand-chose à ce niveau-là. Les tracts qu’elle distribue sans relâche changent alors au mieux de couleur, sans que les choses sociales et politiques n’évoluent sérieusement.

Son pendant masculin a déjà plus de chance dans la vie. Tout paraît facile pour lui. Ce qui devrait suffire pour soupçonner le propos du film d’une dose considérable de sexisme, hélas avant tout inhérent au rôle de la femme dans la société américaine au cours du XXème siècle. L’interprétation de Robert Redford s’avère alors presque trop nuancée pour un rôle si sommaire sur le papier. L’acteur réussit néanmoins à rendre subtilement palpable la gêne qu’éprouve cet homme, face aux portes qui s’ouvrent à lui sans le moindre effort. Moins atteint du syndrome de l’imposteur que d’une incrédulité persistante face aux nombreux talents dont il dispose, Hubbell est un héros romantique bourré de défauts cachés. Il n’en demeure pas moins une incarnation de l’homme parfait, trop bon pour être vrai, le charme légendaire de Redford faisant le reste.

© 1973 Frank Shugrue / Rastar Productions / Sony Pictures Releasing France / Park Circus Tous droits réservés

Meilleurs amis pour la vie

Puisque les préoccupations politiques sont évacuées avec la même nonchalance de l’intrigue que les personnages secondaires, tout ne tourne ici qu’autour du couple conflictuel. Trop excentriques pour emprunter la voie d’un amour conventionnel, ils se quittent à intervalles réguliers pour mieux se retrouver ensuite. Ce va-et-vient incessant peut fonctionner seulement grâce à la narration assez habile de Sydney Pollack, le flux dramatique jouant autant de l’ellipse que d’événements historiques en guise de repères de pacotille. La référence à la chasse aux communistes dans l’Hollywood du début des années ’50 a sans doute fait son petit effet lors de la sortie du film. Rétrospectivement, elle dénote cependant par l’hésitation qui mène à ce que le sujet soit largement contourné, au profit du roucoulement romantique sur le point de s’éteindre.

La nostalgie joue en effet un rôle essentiel dans ce film, qui appartient à la même vague rétro discrète que Gatsby le magnifique de Jack Clayton et New York New York de Martin Scorsese. Il s’agit avant tout de la nostalgie du temps qui passe. Des bons moments suivis par des moins bons. Des coups de cœur, qui ne survivent pas au prochain coup de blues causé par les différences irréconciliables entre les visions du monde de Katie et de Hubbell. Tandis que la musique magistrale de participe activement à conférer un ton mélancolique à l’histoire, ce sont des séquences investies d’une charge romantique certaine qui rendent l’eau de rose du film si douce-amère. La plus tristement lucide d’entre elles est la dernière, un épilogue tout en touches tragiques perçantes comme l’a été celui de Les Parapluies de Cherbourg de Jacques Demy. Dans l’un comme dans l’autre, les chemins des amoureux se sont séparés depuis longtemps, ne laissant derrière eux que le regret douloureux d’une opportunité manquée à jamais.

© 1973 Frank Shugrue / Rastar Productions / Sony Pictures Releasing France / Park Circus Tous droits réservés

Conclusion

« Meeeemories », dès les premières paroles de la chanson oscarisée de Nos plus belles années, nous sommes conquis, presque malgré nous. Car autant l’histoire d’amour entre Barbra Streisand et Robert Redford est irrésistible, autant les parties annexes de l’intrigue y sont traitées avec une désinvolture pas toujours heureuse. Qu’à cela ne tienne, Sydney Pollack démontre une fois de plus son savoir-faire, à mi-chemin entre le conformisme au service d’un système économique et idéologique dont il était une figure essentielle pendant quarante ans d’un côté et une compréhension aiguë des contradictions sur lesquelles le mythe américain s’est bâti de l’autre.

En somme, cette façon d’être au passé, elle constitue un cas d’école passionnant sur les limites thématiques du cinéma américain, paradoxalement désavouées et anoblies par une exécution sans faille.

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