Critique : Moi Capitaine

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Moi capitaine 

Italie : 2023
Titre original : Io Capitano
Réalisation : Matteo Garrone
Scénario : Matteo Garrone, Massimo Gaudioso, Massimo Ceccherini, Andrea Tagliaferri
Interprètes : Seydou Sarr, Moustapha Fall, Issaka Sawadogo
Distribution : Pathé
Durée : 2h02
Genre : Drame
Date de sortie : 3 janvier 2024

3/5

C’est par deux films mettant en scène des migrants, Terra Di Mezzo en 1996, et Les Hôtes en 1998, que Matteo Garrone a fait ses débuts comme réalisateur de longs métrages de fiction. Agé aujourd’hui de 55 ans, des films comme Gomorra (Grand Prix du Jury à Cannes 2008), Reality (Grand Prix du Jury à Cannes 2012), Tales of Tales et Dogman ont fait de lui un des cinéastes italiens les plus importants du moment. Avec Moi Capitaine, le voilà de retour dans le monde des migrants. Ce film ayant été présenté en compétition à la dernière Mostra de Venise, Matteo Garrone a reçu le Lion d’argent pour la meilleure réalisation et Seydou Sarr, l’interprète de Seydou, le Prix Marcello-Mastroianni du meilleur espoir.

Synopsis : Seydou et Moussa, deux jeunes sénégalais de 16 ans, décident de quitter leur terre natale pour rejoindre l’Europe. Mais sur leur chemin les rêves et les espoirs d’une vie meilleure sont très vite anéantis par les dangers de ce périple. Leur seule arme dans cette odyssée restera leur humanité.

La route est longue et les écueils nombreux  

Tous les deux âgés de 16 ans, tous les deux habitant à Dakar, Seydou et Moussa sont cousins. A cet âge là, il est facile de se monter mutuellement la tête, facile de croire en la possibilité de tracer sans trop d’encombre sa route vers l’Europe, facile d’imaginer qu’en Europe ils pourront devenir des stars. Quand bien même la mère de Seydou est farouchement opposée à un tel départ, les deux cousins vont prendre la décision de tenter leur chance. Traversée du Mali, traversée du Niger, traversée du Sahara, traversée de la Libye, traversée de la Méditerranée avec pour objectif final de débarquer vivants en Sicile, la route est longue et les écueils nombreux : lorsqu’un pick-up n’arrête pas de tressauter sur une piste du désert au point de perdre en route un migrant qui ne s’était pas suffisamment accroché à la rambarde, aucun espoir qu’il fasse demi-tour pour venir le récupérer ; lorsque, épuisée par les kilomètres parcourus à pied dans les dunes du désert, une femme n’arrive plus à suivre le groupe dont elle fait partie, aucun espoir qu’elle soit attendue par les autres membres du groupe. Les deux cousins vont rencontrer la corruption, le peu d’argent qu’ils avaient emporté avec eux va être volé, ils vont connaître la torture, ils vont être vendus tels des esclaves en Libye, ils vont être séparés, etc. Heureusement, dans ce paysage si sombre, quelques lumières vont briller : le propriétaire libyen qui avait acheté Seydou pour travailler dans sa propriété va se montrer suffisamment satisfait de son travail pour accepter de le libérer et de le faire conduire à Tripoli ; et puis il y a, bien présente, la solidarité qui règne parmi les sénégalais, une solidarité qui va permettre à Seydou de retrouver à Tripoli un Moussa bien abimé et de se voir proposer une place pour lui et une place pour Moussa  sur un bateau, à condition d’en assurer le capitanat.

Important et décevant 

Voilà un film, Moi Capitaine, qui réussit l’exploit d’être à la fois important et décevant. Important, car rares sont les films qui soient aussi exhaustifs sur toutes les « galères » que peuvent rencontrer des migrants partant d’un pays d’Afrique vers l’Europe, que ce soit Seydou et Moussa ou leurs compagnons d’infortune : vols, corruption, homme tombé d’un pick-up en plein désert et qu’on ne revient pas chercher, femme trop fatiguée pour continuer à marcher dans le sable et qu’on va abandonner à son triste sort, brutalité des autorités libyennes, tortures exécutées pour contraindre les migrants à joindre leurs familles par téléphone afin que de l’argent soit envoyé pour payer leur libération, femme enceinte qui accouche sur le bateau entre la Libye et la Sicile, manque d’eau sur le bateau à l’origine d’une bagarre, etc. On sent que les scénaristes ont su s’entourer de personnes connaissant bien le sujet, dont certains pour avoir vécu tout ce que le film raconte. Parmi ces personnes, l’un d’eux, Mamadou Kouassi Pli Adama, un ivoirien, a eu un rôle très important dans la genèse du film.

Alors, pourquoi parler de déception à propos de ce film ? Déception mineure, certes, mais déception quand même ! Eh bien, cela peut paraître curieux mais c’est justement cette exhaustivité qui en est une des causes : à souhaiter montrer tout ce que les migrants doivent endurer, le temps passé sur chacun des drames est forcément limité et le spectateur, chaque fois, n’a pas vraiment le temps de compatir à leur malheur. Si on ajoute les quelques scènes oniriques que recèle le film, Moi Capitaine en arrive à se rapprocher d’un conte et ne parvient que rarement à revêtir le caractère poignant auquel on pouvait s’attendre. Par ailleurs, un autre point mérite attention car, malheureusement, il apporte de l’eau au moulin de celles et ceux qui, en Europe, s’opposent avec force à l’accueil de migrants dans leurs pays : à Dakar, Seydou et Moussa sont loin de connaître l’opulence mais ils vivent au sein de leur famille, ils ne subissent aucune violence policière, leur liberté n’est pas en danger, leur vie encore moins : ce qui les pousse à partir vers l’Europe, ce sont uniquement des raisons économiques liées à leur naïveté qui leur fait croire qu’un avenir doré les attend de l’autre côté de la Méditerranée.

Des louanges pour les interprètes et la photographie 

Le jeune sénégalais Seydou Sarr, l’interprète de Seydou, s’est vu décerner  le Prix Marcello-Mastroianni du meilleur espoir lors de la dernière Mostra de Venise, en septembre dernier, un prix très mérité, mais c’est l’ensemble de la distribution qui mérite des louanges. Tout comme mérite des louanges Paolo Carnera, le Directeur de la photographie, même si la beauté des images qu’il nous offre est pour beaucoup dans l’impression qu’on a de visionner un conte plutôt qu’une tragédie.

Conclusion

On aurait aimer ne voir que du positif dans ce film de Matteo Garrone ! Certes, il y a beaucoup de positif dans Moi Capitaine, ne serait-ce que toutes ces scènes où le réalisateur donne aux spectateurs le ressenti des migrants, mais on ne peut s’empêcher de regretter d’avoir eu du mal à entrer vraiment dans un film aux allures de conte qui s’apparente un peu trop à un catalogue des drames que peuvent subir des migrants « en route » vers l’Europe. On regrette aussi le choix des conditions de départ des deux principaux protagonistes, un choix qui va permettre de renforcer chez certains spectateurs l’idée qu’il n’y a aucune raison d’accueillir en Europe des hommes et des femmes dont ni la vie, ni la liberté ne sont en danger, leurs seules motivations pour quitter leur pays étant d’ordre économique.

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