Critique : Louxor

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Titre original : Luxor

Égypte, Royaume-Uni, 2020

Réalisatrice :

Scénario : Zeina Durra

Acteurs : , , Shereen Reda et Michael Landes

Distributeur : Rezo Films

Genre : Drame

Durée : 1h26

Date de sortie : –

3/5

Est-ce bien grave qu’à l’évocation du nom Louxor, on pense d’abord au cinéma municipal à Paris et seulement ensuite à la cité égyptienne avec ses trésors archéologiques à la valeur inestimable ? Un sevrage aussi sévère qu’involontaire de séances de cinéma ces derniers mois est passé par là. Il a même fini par nous faire fantasmer sur la projection – une fois que le plus dur de la crise sanitaire sera derrière nous – du très beau film de Zeina Durra dans la grande salle Youssef Chahine du palais du cinéma près de Barbès. Ce serait le cadre idéal, afin d’apprécier pleinement la notion de voyage que Louxor véhicule d’une façon incroyablement subtile. Car contrairement à bon nombre de films, semblables en apparence seulement, qui véhiculent la sensation de dépaysement par le biais de toutes sortes de découvertes exotiques, celui-ci sait admirablement préserver le mystère de ce retour aux sources.

En effet, le personnage principal du deuxième long-métrage de la réalisatrice se situe au carrefour rarement exploré par le cinéma entre un tourisme de masse, plus observé avec circonspection ici qu’adopté pleinement, et des liens intimes avec un lieu chargé en histoire humaine millénaire. Andrea Riseborough y livre le portrait passionnant d’une femme, dont le désarroi intérieur ne se fait jour que très sporadiquement. La plupart du temps, elle s’adonne à une déambulation solitaire à travers des sites de fouilles déserts. Pourtant, la narration sait y esquisser avec une adresse bluffante toute la fragilité instinctive du personnage. Ce dernier ne se mure pas forcément dans son mutisme. Il ne cherche pas non plus à en sortir à tout prix, quitte à emprunter des voies existentielles peu constructives. Non, cette parenthèse enchantée, à l’abri de l’horreur quotidienne propre au métier exercé par Hana, reste en quelque sorte à fin et à destination ouvertes. Ce qui en fait, en somme, une formidable invitation au voyage !

© 2020 Film Clinic / Front Row Filmed Entertainment / Rezo Films Tous droits réservés

Synopsis : En congé d’une mission humanitaire éprouvante, Hana part quelques jours en Égypte, dans la cité antique de Louxor. Installée dans un hôtel luxueux, elle passe ses journées à visiter les sites prisés par les touristes. La quadragénaire anglaise y a d’ores et déjà ses repères, puisque elle y avait travaillé une vingtaine d’années plus tôt. Contre toute attente, elle croise l’archéologue Sultan avec lequel elle avait eu une relation à l’époque.

© 2020 Film Clinic / Front Row Filmed Entertainment / Rezo Films Tous droits réservés

Mystères d’orient

Au début de Louxor, l’immersion dans une culture étrangère se fait selon les codes des films de voyage, aux personnages à la fois fascinés et effrayés par les choses qu’ils s’en vont découvrir loin de chez eux. Le trajet en taxi à travers les rues bruyantes de la ville perpétue le symbole du point d’observation à distance, coupé de ce nouveau monde qui l’entoure et en même temps pleinement immergé dans le chaos ambiant. On n’est alors pas encore très sûr à quel moment se déroule le film de Zeina Durra, l’état ancien du véhicule suggérant une année à la fin du XXème siècle. Cette première impression trompeuse est par contre rapidement démentie par le contrôle d’accès à l’hôtel. Néanmoins, d’emblée, la place du personnage principal se caractérise par une grande ambiguïté. C’est comme si Hana était une touriste naïve malgré elle, à la courtoisie exemplaire en guise de mécanisme de protection de sa vie intérieure peu sereine.

Elle semble faire partie du paysage, avec ses monuments préservés d’une autre ère et disséminés au long du chemin, tout en y restant entièrement à part. Il ne s’agit pas pour autant d’une touriste lambda, à l’image de ceux qu’elle croise à longueur de journée. Des Américains et des Chinois venus en Égypte en quête de la confirmation de leurs préjugés – soit bons, soit mauvais, mais dans tous les cas prédéfinis – sur le pays. D’ailleurs, il n’est jamais expliqué clairement quel est pour elle le but réel de ce voyage, en dehors de la nécessité quasiment vitale de marquer une pause dans son quotidien professionnel usant. Au contraire, la force incroyable du personnage résulte de son air mystérieux. Visiblement déboussolé, quoique hésitant à lâcher prise de son identité propre, il fait preuve d’une finesse sachant se dérober magistralement à notre moindre velléité d’interprétation sommaire.

© 2020 Film Clinic / Front Row Filmed Entertainment / Rezo Films Tous droits réservés

Submergée par la nostalgie de la jeunesse

La même chose vaut pour les relations qu’elle entretient, toujours un peu à l’écart, avec les hommes et les femmes qu’elle croise au gré de ses vagabondages. Nullement atteinte par une forme tardive de frigidité, elle semble pourtant empêchée de tirer un plaisir profond de ses rapports avec la gent masculine. Le fait que la mise en scène emploie l’ellipse narrative pour les rares séquences de sexe relativise autant l’aspect charnel de Hana qu’il rend le propos du film encore un peu plus éthéré. Or, ce n’est pas non plus le genre d’histoire à l’issue de laquelle une catharsis spirituelle aurait libéré une âme troublée de tous ses démons. Il y a un tout petit peu de cela, certes, dans un bref écart onirique. Mais pour l’essentiel, Zeina Durra excelle dans un ton plutôt frivole, prenant les préoccupations de cette femme à la dérive au sérieux, tout en les confrontant adroitement au décor particulier d’une attraction touristique au sens large.

Contrairement aux apparences, le volet romantique du récit, qui nous faisait craindre les pires excès en matière de coups de foudre exotiques, s’inscrit dans cette même logique du doute et de l’hésitation. Karim Saleh dans le rôle de la flamme d’antan, resté en quelque sorte sur les lieux de l’aventure apparemment jamais oubliée, n’a ainsi rien du cliché assez abject de l’amant méditerranéen au tempérament fougueux. Son personnage se distingue par sa démarche en toute circonstance respectueuse des états d’âme imprévisibles de Hana. Il ne la brusque jamais. Et pourtant, au bout de nombreux rendez-vous plus ou moins cocasses et au déroulement invariablement improvisé, le couple fusionnel qui n’était qu’un souvenir lointain pourrait éventuellement renaître de ses cendres …

© 2020 Film Clinic / Front Row Filmed Entertainment / Rezo Films Tous droits réservés

Conclusion

Hélas, par les temps épidémiques qui courent, on ne peut plus voyager et on ne peut pas non plus aller au cinéma. Notre vœu le plus cher serait alors que – à la réouverture des salles d’ici quelques semaines, voire quelques mois, mais certainement avant que l’on ne puisse à nouveau s’envoler vers des pays à l’autre bout du monde – vous vous embarquiez aux côtés de la sublimement fragile Andrea Riseborough dans Louxor !

Le film de Zeina Durra constitue en effet une invitation formidablement atypique au voyage par écran de cinéma interposé. Non pas pour confirmer tout ce que vous pensiez toujours de l’Égypte et de son mode économique voué au tourisme de masse, mais afin de renouer astucieusement avec ce que chaque voyage devrait être : une définition sans cesse mise en question de notre place dans ce monde, malgré tout si riche en sources d’inspiration insoupçonnées !

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