Critique : Le Capital au XXIe siècle

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France, Nouvelle-Zélande, 2019

Titre original : –

Réalisateurs : &

Scénario : Justin Pemberton, Matthew Metcalfe & Thomas Piketty, d’après le livre de Thomas Piketty

Intervenants : Thomas Piketty, Ian Bremmer, Lucas Chancel, Bryce Edwards

Distributeur : Diaphana Distribution

Genre : Documentaire économique

Durée : 1h43

Date de sortie : 22 juin 2020

3,5/5

Le nouveau monde, après l’épidémie planétaire du coronavirus, sera-t-il réellement différent ? Ou bien, les mêmes structures du pouvoir et de la répartition des richesses, en vigueur depuis des siècles, n’en sortiront-elles que renforcées ? Le documentaire Le Capital au XXIe siècle de Justin Pemberton et Thomas Piketty ne dispose bien sûr d’aucune boule de cristal magique, en mesure de prédire l’avenir. Il ne tient même pas compte des bouleversements si récents, puisqu’il se base sur les travaux de Piketty parus en 2013 aux Éditions du Seuil sous forme d’un pavé de plus de neuf-cents pages. Néanmoins, le propos aussi passionnant que déprimant qu’il défend avec intelligence et efficacité, c’est que les évolutions historiques du monde financier ne laissent présager rien de positif pour les années à venir.

Car plutôt que de s’aventurer sur le terrain glissant des prophéties rendues de toute façon caduques dès le prochain cataclysme imprévisible, le documentaire s’emploie à nous rappeler le long cheminement de l’argent, ainsi que de ceux qui en ont et de ceux qui n’en auront jamais, au fil des quatre derniers siècles. On lui pardonne donc facilement son titre un peu trompeur, grâce au raisonnement sans faille par le biais duquel il raconte l’Histoire de l’humanité occidentale sous un jour froidement calculateur. Finis les inimités héréditaires entre les peuples et autres mythes nationaux aux pieds d’argile, le chemin du monde – peut-être vers sa perte mais certainement pas vers une utopie égalitaire – peut s’expliquer sans peine selon des intérêts financiers n’ayant en fin de compte guère évolués depuis l’époque féodale.

© 2019 General Film Corporation / Upside Production / Diaphana Distribution Tous droits réservés

Synopsis : Le chercheur en sciences sociales Thomas Piketty démontre dans son livre « Le Capital au XXIè siècle » qu’à long terme, le taux de rendement du capital dépasse toujours celui de croissance de la production et du revenu. Le capitalisme produit ainsi mécaniquement des inégalités sociales arbitraires, où le mérite ne compte plus. Cette théorie est reprise par d’autres chercheurs et experts de l’économie mondiale, alors qu’un nombre de plus en plus réduit de personnes monopolise de plus en plus de richesses.

© 2019 General Film Corporation / Upside Production / Diaphana Distribution Tous droits réservés

Le poison de l’inégalité

N’ayez pas peur, Le Capital au XXIe siècle est assez loin du cours magistral à la forme barbante ! Le sérieux de son discours ne le rend certes pas non plus excessivement divertissant. Et les choix esthétiques opérés par les réalisateurs, fondés en somme sur une représentation clinquante de l’idéal mercantile de la richesse à atteindre, l’ont hélas empêché de susciter chez nous une réponse encore plus enthousiaste. Mais en tant que brûlot filmique contre un système en plein dérèglement, conçu comme un plaidoyer à charge contre les nombreux errements du passé, il fait preuve d’une rigueur irréprochable. Le travail de structuration et de vulgarisation entrepris par Justin Pemberton et Thomas Piketty est en effet bluffant, puisqu’il suffit d’un esprit ouvert pour tant soit peu appréhender le fonctionnement des grands cycles de l’argent qu’ils dessinent. Notre indignation jaillit alors presque d’elle-même, face à un statu quo qui finit invariablement par favoriser les mêmes individus fortunés.

Le capital, tel que Thomas Piketty le conçoit et tel qu’il a plus ou moins gouverné le destin des civilisations occidentales, est avant tout un formidable facteur d’accroissement d’inégalités. « Formidable » dans le sens que cette entité malgré tout abstraite a réussi à maintenir concrètement son emprise sur l’humanité, au fil de hauts et de bas historiques riches en enseignements. Il devient ainsi vite évident que, comme au jeux, c’est toujours le casino qui gagne. Cette victoire certaine se fait au prix inhumainement fort de l’esclavage, de l’interdiction des grèves ou, plus sournoisement, du détournement de fonds publics afin d’accroître encore un peu plus le rendement du cercle vicieux des hautes finances. A première vue, il serait impossible de se soustraire à ce cycle infernal, prêt à mener l’humanité à sa perte irrémédiable.

© 2019 General Film Corporation / Upside Production / Diaphana Distribution Tous droits réservés

La pauvreté ou la révolution ?

Or, en quelque sorte, la réponse du documentaire quant aux possibles pistes de réforme se trouve d’ores et déjà dans son argumentation consciencieuse sur la courbe historique du capitalisme. Chaque étape y est ainsi illustrée par des extraits de films, en guise de pièces à charge accablantes quant à la mainmise de l’argent jusque dans le domaine de sa représentation sur grand écran. Un terrible sentiment d’impuissance face au rouleau compresseur du pouvoir se fait ainsi jour. Il se manifeste au fil de fragments de films aussi parlants que de Joe Wright sur l’argent qui épouse l’argent, en dépit du goût pour les aventures romantiques de Jane Austen, de John Ford et ses pauvres fermiers expulsés de leur terre par un prédécesseur foncièrement impersonnel des multinationales contemporaines et, bien sûr, la célèbre citation de Gordon Gekko dans de Oliver Stone.

A moins que la vision la plus terrifiante, voire la prémonition la plus envisageable ne soit celle du monde futuriste dans de Neill Blomkamp. Les riches y auraient carrément laissé la planète Terre inhabitable aux pauvres, pour vivre tranquillement sur une station spatiale. Heureusement, on n’en est pas encore là. Mais rien dans Le Capital au XXIe siècle ne nous donne ne serait-ce qu’un tout petit peu d’espoir que le cours de l’Histoire pourrait éventuellement encore être corrigé. Ni la prévision hélas indiscutable que l’ensemble des métiers de chauffeurs aura disparu d’ici une dizaine d’années, anéantis par les progrès du côté de la conduite autonome. Ni le fil narratif implacable du documentaire, capable de désosser sans ménagement l’Histoire européenne et américaine depuis le début du 18ème siècle, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien d’autre que le cauchemar éveillé de l’argent, maître incontesté du monde.

© 2019 General Film Corporation / Upside Production / Diaphana Distribution Tous droits réservés

Conclusion

Ces dernières années, le cinéma documentaire avait quelque peu abandonné le champ de l’instruction partisane, pour se consacrer davantage aux états des lieux intimistes et autres contes inspirants. Le Capital au XXIe siècle revient avec fracas vers cette tradition si précieuse du cinéma militant. En même temps, le récit y est investi d’une objectivité factuelle, qui lui interdit d’emblée d’emprunter des raccourcis trop polémiques. Les réalisateurs Justin Pemberton et Thomas Piketty réussissent alors haut la main de rendre accessible l’essence de l’œuvre littéraire de Piketty, sans en trahir l’âme, ni en faire une simple redite à l’honneur de son auteur. L’élargissement du champ de réflexion vers d’autres voix, certes conformes au positionnement idéologique du film, permet par conséquent d’enrichir et de clarifier encore un propos des plus exigeants.

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