Critique : La Mort de Louis XIV

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France / Espagne, 2016
Titre original : –
Réalisateur :
Scénario : Albert Serra,
Acteurs : , Patrick d’Assumçao
Distribution : Capricci
Durée : 1h55
Genre : Drame
Date de sortie : 2 novembre 2016

Note : 4/5

Derrière chaque mythe, se cache un homme. Adage que l’on pourrait attribuer d’une certaine manière à la définition du cinéma d’Albert Serra. En effet, le cinéaste catalan n’a eu de cesse de gratter le vernis mythologique nimbant certains personnages légendaires, fussent-ils fictionnels ou réels, afin de leur apposer une trivialité plus « humaine ». Dans , les Rois Mages, en quête de l’enfant Jésus, errent dans les steppes désertiques, bivouaquent à même le sol, observent les étoiles dans l’espoir d’y trouver des signes… Serra nous rappelle constamment qu’ils sont des êtres-humains avant tout, assujettis aux besoins corporels inhérents à ceux-ci. Tel Casanova reniflant ses matières fécales dans , chaque métrage de Serra souligne cette coexistence constante entre l’aura supposée « extraordinaire » du personnage et son caractère humain le rendant plus banal voire, dans certains cas, plus vulgaire. Plus fragile également, à l’image de l’agonie du roi Soleil dans son dernier métrage, manière de rappeler l’aspect éphémère de chaque être.

Synopsis : Au crépuscule de sa vie, la lente agonie de Louis XIV souffrant d’une jambe gangrenée. Son décès est la conclusion d’un règne qui aura duré 75 ans, soit le plus long de l’Histoire de France.

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Stase hypnotique

Les premiers plans sont marqués par un aspect austère typique du réalisateur espagnol : plans fixes admirable s’étirant en une stase hypnotique, dialogues laconiques… De par ce minimalisme formel, le film est l’antithèse des reconstitutions historiques fastueuses que l’on voit habituellement au sein de ce genre-là. Fors des plans liminaires extérieurs où l’on voit le souverain, entouré de sa garde proche, scruter l’horizon, le film est un quasi huis-clos. La Mort de Louis XIV est le contre-champ du décorum royal, décor récurrent des films historiques. Alité, le roi est constamment entouré de ses courtisans et divers conseillers auliques. Pouvant à peine se sustenter, chaque déglutition est une épreuve pour le souverain royal (magnifique Jean-Pierre Léaud), celle-ci se trouvant accompagnée des félicitations de sa cour personnelle qui fut, comme le voulait jadis la coutume, témoin de ses repas quotidiens. Le cadrage extrêmement précis, allié à la posture quasi-rigide des personnages, confère au film une dimension picturale proprement magnifique. La manière dont la caméra saisit, capte, la moindre variation de lumières sur les visages n’est pas sans évoquer le geste artistique d’un Rembrandt. A l’image de certains portraits du peintre néerlandais, le vacillement des bougies perce les ténèbres pour caresser les visages d’une lumière douce à la tonalité ocre.

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Le roi est un homme comme les autres

Souvent chez Albert Serra, l’on a parfois l’étrange impression de tomber par inadvertance au milieu d’une scène, comme si une personne passait fortuitement dans les parages et se décidait à observer celle-ci sans la moindre intrusion. Chaque plan s’écoule en une coulée fixe où le moindre effleurement, le moindre détail, qu’il soit organique ou lié au décor, est capté par la caméra. Ce qui dans un long-métrage plus convenu eût été amputé au montage, Serra, au contraire, nous fait ressentir cette sensation du temps qui file. Impression grisante d’assister à un « spectacle » qui existe de lui-même, dépourvus de la moindre volonté narrative. La Mort de Louis XIV sort des ornières classiques de la narration afin de se focaliser sur les temps morts et autres moments anecdotiques de la vie du roi dans un geste résolument anti-spectaculaire représentatif du style Serra. En ce sens, il est un cinéaste s’inscrivant pleinement dans une filiation « Bazinienne ».

Dans son geste de désacralisation du roi – le roi est finalement un homme comme les autres – Serra nous le dépeint comme un être constamment allongé contredisant ainsi l’image hiératique du souverain assis, sur son trône, affublé de son manteau fleurdelisé bordé d’hermine et tenant son sceptre dans la main. Alors que sa fonction l’oblige à prendre des décisions politiques, Louis XIV, sentant sa fin proche, éprouve un désintérêt croissant pour celle-ci. Le roi n’est plus cet être solennel et auguste ayant le destin de la France entre ses mains mais une personne souffrant la mort, éructant des râles de douleurs de plus en plus prononcés. Lors de l’autopsie de Louis XIV, ses viscères et entrailles, ôtées de son corps inerte, sont un signe supplémentaire de son humanité.

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Conclusion

Film à la beauté crépusculaire, La Mort de Louis XIV narre le délitement progressif d’un corps supposé « immortel », du moins sacré, en une enveloppe sans vie. Au-delà de son caractère profondément ontologique, c’est aussi une œuvre testamentaire consacrée à l’acteur Jean-Pierre Léaud, récipiendaire par ailleurs d’une palme d’honneur au dernier festival de Cannes. Manière de récompenser l’un des acteurs français les plus singuliers de ces 50 dernières années.

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