Critique : Debout les femmes !

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Debout les femmes !

France : 2021
Titre original : –
Réalisation : Gilles Perret, François Ruffin
Distribution : Jour2fête
Durée : 1h25
Genre : Documentaire
Date de sortie : 13 octobre 2021

4/5

Après avoir tourné de nombreux documentaires, dont Les jours heureux et La sociale, consacrés, pour le premier, à l’action du Conseil National de la Résistance et, pour le second, à la création de la Sécurité Sociale, le documentariste savoyard Gilles Perret avait réalisé L’insoumis, un film sur la campagne menée par Jean-Luc Mélenchon, le leader de la France Insoumise, pour la Présidentielle de 2017. Le journaliste François Ruffin avait réalisé de son côté, en 2016, Merci Patron !, un documentaire social plein d’un humour débridé, avant de devenir député de La France Insoumise en 2017. Une rencontre entre Gilles Perret et François Ruffin devenait inévitable. Elle a commencé en 2019, avec J’veux du soleil, un film consacré au mouvement des Gilets Jaunes. Elle a continué en 2020 avec Debout les femmes !, un film consacré aux métiers du lien, un film qui, du fait de la pandémie, ne sort qu’en 2021 mais qui est toujours d’une grande actualité.

Synopsis :  « Mais qui m’a mis cette tête de con ?  » Ce n’est pas le grand amour entre le député En Marche ! Bruno Bonnell et l’insoumis François Ruffin. Et pourtant… C’est parti pour le premier « road-movie parlementaire » à la rencontre des femmes qui s’occupent de nos enfants, nos malades, nos personnes âgées. Ensemble, avec ces invisibles du soin et du lien, ils vont traverser confinement et couvre-feu, partager rires et larmes, colère et espoir. Ensemble, ils vont se bagarrer, des plateaux télés à la tribune de l’Hémicycle, pour que ces travailleuses soient enfin reconnues, dans leur statut, dans leurs revenus. Et s’il le faut, ils réinventeront l’Assemblée…

Comment exprimer sa gratitude ?

La pandémie dont nous vivons les effets délétères depuis plus d’un an aura eu au moins un effet bénéfique : faire prendre conscience (du moins pendant un certain temps !) à une grande partie de la population de notre pays de l’importance, osons le dire, vitale, d’un certain nombre de métiers, tous difficiles, tous scandaleusement sous-payés et presque exclusivement exercés par des femmes : les métiers du lien, assistantes maternelles, accompagnantes d’enfants en situation de handicap, auxiliaires de vie sociale, mais aussi infirmières, aides-soignante, techniciennes de surface. Face à cette prise de conscience, il y avait plusieurs façons d’exprimer une forme de gratitude envers ces femmes, des façons en relation avec le type de pouvoir exercé : pour les simples citoyens, les applaudissements à 20 heures, tous les soirs, depuis sa fenêtre ; pour le Président de la République, profiter d’une allocution télévisée, celle du 16 mars 2020, pour faire part de sa reconnaissance envers cette population et lui faire un certain nombre de promesses, en particulier en ce qui concerne la fourniture de masques et du gel hydroalcoolique et leur transport ; pour un député, par ailleurs secrétaire de la Commission des affaires économiques : mener une mission d’information parlementaire sur les métiers du lien avec le but de déboucher sur du concret, avec une proposition de loi permettant d’apporter des progrès notables aux conditions de vie des femmes pratiquant ces métiers. Et quand ce député s’appelle François Ruffin, qu’il est journaliste et qu’il a déjà à son actif la réalisation de 2 documentaires, dont l’un réalisé de concert avec Gilles Perret, cela se traduit bien évidemment par la réalisation d’un film, une nouvelle fois réalisé avec Gilles Perret.

Un « couple » atypique

Quelques précisions concernant les missions d’information parlementaire : la fonction de rapporteur d’une mission est confiée à un député de l’opposition ; après avoir mené ses auditions, une mission d’information parlementaire rédige un rapport qui peut donner naissance à un débat sans vote, une proposition de loi, un projet de loi porté par le gouvernement ou un décret. Nous voici donc avec François Ruffin, député d’opposition, missionné par l’Assemblée nationale pour répondre, dans le cadre d’une mission parlementaire consacrée aux métiers du lien, à la question suivante  : « Comment expliquer que ces métiers, si essentiels pour notre société, soient fortement précarisés et peu reconnus ? » Une mission qui doit s’intéresser « à la construction historique de ces métiers, aux différentes politiques publiques qui les ont structurés (ou déstructurés) ainsi qu’à la manière de constituer, demain, un espace de qualification par l’attribution d’un statut et la revalorisation de l’image et de l’identité de ces métiers ». Mais au fait, missionné avec qui ? Avec, ce qui, a priori, est pour François Ruffin, une très mauvaise surprise : « ils m’ont foutu, Bruno Bonnell, la tête de con, quoi ! ». Pensez donc, ce député LREM est un un chef d’entreprise, il a été élu  » Manager de l’année  » par  » Le Nouvel Économiste  » en 1995, et surtout, c’est celui que M6 avait choisi pour interpréter le même rôle que Donald Trump dans la version française de « The Apprentice : Qui décrochera le job ? ». Un homme très éloigné de la France Insoumise, par conséquent ! Et là, oh surprise, « En une minute, c’était plié, les barrières s’effondrent », Ruffin et Bonnell arrivent à très bien s’entendre. Mais au fait, missionné quand ? En novembre 2019, c’est à dire quelques mois avant l’arrivée de la Covid 19 dans notre pays, avant la longue période de confinement du printemps 2020, avant que la population française prenne majoritairement conscience de l’importance de ces métiers du lien, en première ligne durant ce confinement, et du manque de reconnaissance sociale et pécuniaire dont soufrent celles et ceux qui les pratiquent. Avec un accent particulier mis sur « celles », car ces métiers sont presque exclusivement féminins. L’obtention de cette mission d’information parlementaire consacrée aux métiers du lien était déjà une petite victoire pour François Ruffin qui, depuis son élection en 2017, se battait sans réussite face à Florian Bachelier, Premier Questeur de l’Assemblée Nationale, pour que soit amélioré le sort des femmes de ménage de l’Assemblée. Avec les conséquences de la Covid, voilà cette mission parlementaire mise en pleine lumière !

Quelques flashs !

Un tel film ne se raconte pas, il se voit ! On se contentera donc d’aller y piocher quelques « flashs » particulièrement marquants. Pour commencer, on remarquera que, concernant les auditions qui se sont déroulées hors Assemblée nationale et hors visioconférences, François Ruffin a privilégié des déplacements dans la région qu’il connait le mieux, le nord de la Normandie et la Picardie. On ne sera pas vraiment surpris par la mise en parallèle des promesses d’Emmanuel Macron lors de son adresse aux français du 16 mars 2020, « La Nation soutiendra ses enfants … Nous leur devons évidemment les moyens, la protection. Nous serons là. Nous leur devons des masques, du gel, tout le matériel nécessaire et nous y veillons et veillerons » avec la triste réalité des faits, par exemple des infirmières devant confectionner elles-mêmes leurs surblouses. « Qu’un soldat fasse son armure, ce n’est pas très logique », s’indigne l’une d’elle. On sera choqué de constater qu’un rectorat ait mis des bâtons dans les roues par rapport à une visite de la commission parlementaire. On sera scandalisé en apprenant les conditions de vie et les rémunérations des assistantes maternelles, des accompagnantes d’enfants en situation de handicap, des auxiliaires de vie sociale. On rira jaune en assistant à la colère de François Ruffin, contraint de voter contre son propre texte lors de son passage en commission des Affaires sociales de l’Assemblée, ce texte visant à « faire cesser la maltraitance » des femmes de ménage ayant été, d’après lui, complètement vidé de sa substance par les modifications apportées par la majorité LREM. On s’attristera que, 6 mois après l’adresse aux français du 16 mars 2020 d’Emmanuel Macron, sa majorité ait déjà complètement oublié certaines promesses et rejette un certain nombre d’avancées pour les métiers du lien lors du vote du budget 2020. Il faut dire que lors de ce vote, Bruno Bonnell, touché par la Covid, était absent de l’hémicycle et n’a donc pas pu défendre les propositions de la commission parlementaire auprès des autres membres de son parti.

Le film, jusque là purement documentaire, se termine en apothéose avec une séquence purement fictionnelle : L’Assemblée Nationale est devenue une assemblée des femmes, celles-ci, et plus particulièrement le groupe AESH et Progrès, ayant pris le pouvoir. AESH comme Accompagnement des élèves en situation de handicap. Bien évidemment, les discours et les votes deviennent différents. Quant à François Ruffin et Bruno Bonnell, ils apparaissent en tenue d’huissiers de l’assemblée. Cette séquence, à la fois drôle et émouvante, permet d’entendre un chant magnifique, « l’hymne des femmes », dont la musique reprend celle du chant allemand « Moorsoldatenliedes », composé en 1933 par Rudi Goguel et d’autres prisonniers communistes du camp de concentration pour détenus politiques de Börgermoor en Basse-Saxe.

Conclusion

Bien avant l’arrivée de la Covid dans notre pays, nombreuses et nombreux étaient celles et ceux qui, déjà, s’offusquaient du manque de reconnaissance sociale et pécuniaire dont soufrent celles et ceux qui pratiquent les métiers du lien, mais la situation ne bougeait pas pour autant. Durant le premier confinement, il fallait être aveugle pour ne pas devenir conscient de l’importance de ces métiers ! Des promesses ont été faites concernant l’amélioration de leurs conditions de vie, promesses dont on peut malheureusement penser que bien peu seront réellement tenues. Par ailleurs, lorsque la Covid a commencé à impacter de façon encore plus sévère la difficulté à pratiquer ces métiers, une commission d’information parlementaire sur les métiers du lien venait d’être lancée. Le film de Gilles Perret et de François Ruffin permet de suivre le travail des députés François Ruffin et Bruno Bonnell, rapporteurs de cette commission.

  

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