Comédie Critiques de films — 22 janvier 2020
Critique : Cette sacrée vérité

États-Unis, 1937

Titre original : The Awful Truth

Réalisateur :

Scénario : Viña Delmar, d’après une pièce de Arthur Richman

Acteurs : , , , Alexander D’Arcy

Distributeur : Park Circus

Genre : Comédie conjugale

Durée : 1h31

Date de sortie : 30 août 2017 (Reprise)

3,5/5

S’il y a bien un genre qui définit à la perfection le cinéma hollywoodien des années 1930, c’est la comédie de mœurs pétillante, appelée en version originale « screwball comedy » par nos cousins d’outre-Atlantique. Tout n’y est que divertissement léger, truffé de vannes cinglantes et de rebondissements compromettants. En somme, c’était jadis le moyen d’évasion idéal pour un public, qui se remettait tout doucement d’une crise économique majeure, sans se douter encore trop des prochaines horreurs de la guerre à venir. Il le demeure plus que jamais de nos jours. Car l’une des plus réussies parmi ces farces sans conséquences reste Cette sacrée vérité, une bataille amicale des sexes de laquelle tout un chacun ressort renforcé dans ses traits caricaturaux. En effet, le style de Leo McCarey s’y avère si sophistiqué que l’humour à partir de situations cocasses fait invariablement mouche. En même temps, des centaines de comédies romantiques sont passées par là depuis, imitant avec plus ou moins d’ingéniosité l’une des œuvres phares du genre. Celle-ci paraît dès à présent tel un formidable original en termes de vacheries conjugales sans gravité, peut-être un peu trop imité, voire plagié depuis l’époque de sa production pour garder encore intégralement intacte sa verve initiale. Toujours est-il que Irene Dunne et Cary Grant y forment un couple idéal, qui sait justement naviguer avec un charme désarmant à travers les quelques invraisemblances et autres quiproquos théâtraux de l’intrigue. Il ne reste alors au pauvre péquenot interprété par Ralph Bellamy qu’à regarder le train de l’amour lui passer sous le nez avec panache.

© Columbia Pictures / Park Circus Tous droits réservés

Synopsis : Revenu de vacances qu’il était censé avoir passées en Floride, Jerry Warriner s’étonne de ne pas trouver sa femme Lucy à la maison à son retour. Quand elle arrive enfin, elle est accompagnée par son professeur de chant, le séduisant Armand Duvalle, avec lequel elle prétend avoir passé la nuit dans un hôtel, en tout bien, tout honneur, à cause d’une fâcheuse panne de voiture. Jerry n’en croit pas un mot. Puisque sa chère et tendre épouse le soupçonne également de ne pas lui avoir dit toute la vérité sur son séjour au soleil, ils décident de divorcer. Or, une fois qu’ils seront passés devant le juge, ils devront encore attendre trois mois avant que leur séparation ne soit définitive aux yeux de la loi. Pendant ce temps, Lucy fait la connaissance de Daniel Leeson, un riche fermier de l’Oklahoma, qui ne tarde pas à lui demander sa main. Jerry observe avec un certain dépit ce nouveau développement dans la vie privée de sa future ex-femme.

© Columbia Pictures / Park Circus Tous droits réservés

Le mariage est une belle chose

Un simple article de la loi matrimoniale en vigueur à l’époque aura suffi à la scénariste de Cette sacrée vérité pour concocter un véritable feu d’artifice de séquences plus jubilatoires les unes que les autres. Car sans ce délai de quatre-vingt-dix jours entre le verdict et son application concrète, il n’y aurait tout simplement pas matière à explorer l’état suspendu des sentiments avec une telle malice. Derrière un écran de fumée finement ciselé de confrontations rocambolesques, il est en effet question ici de sentiments ou en tout cas de ce qui en reste dans un couple qui a décidé de se séparer sur un coup de tête. Et pour une fois – les comédies de rupture ayant la plupart du temps un arrière-goût insupportablement amer – , ces tractations pour ou contre la poursuite de l’aventure commune se déroulent sur un ton sublimement irrévérencieux. Bien que ce soit la femme qui exprime le plus clairement ses doutes quant à la fin de l’union conjugale, son époux affiche un trouble comparable, chaque fois que leurs chemins se croisent comme par hasard. La parole côté féminin et l’action assez maladroite côté masculin ne sont alors que l’avers et le revers d’une seule et unique médaille : celle du regret que personne n’ose avouer sereinement. Grâce au jeu d’une précision comique bluffante de la part de Irene Dunne, une actrice qui risque malheureusement de tomber un peu dans l’oubli au fur et à mesure que les années passent, et de Cary Grant, à ce moment-là encore au début d’une brillantissime carrière de charmeur désabusé, ces échanges riches en faux prétextes, mais au fond tous tributaires de cette volonté diffuse de rabibocher une relation en mode de crise, constituent un divertissement de haut vol.

© Columbia Pictures / Park Circus Tous droits réservés

Cache-cache canin

Pour encadrer ce jeu délicieux du chat et de la souris, où les deux principaux intéressés sont à la fois les acteurs et les victimes de leur propre entêtement romantique, Leo McCarey fait appel à quelques dispositifs discrets. En premier lieu, c’est évidemment le même chien, qui avait simultanément gagné une popularité immense aux côtés des enquêteurs amateurs incarnés par Myrna Loy et William Powell dans l’univers de L’Introuvable et dont un descendant lointain devrait refaire surface dans l’hommage appuyé de The Artist de Michel Hazanavicius, qui tente constamment de tirer la couverture à lui. Qu’il y parvient sur une trajectoire complémentaire et non pas en tant qu’élément fâcheusement perturbateur est à mettre au crédit de la mise en scène tout en finesse de Leo McCarey, ainsi qu’à celui de la force inhérente au couple de ses maîtres, qui se chamaillent avec insistance pour mieux se retrouver. Dans le même ordre d’idées, le personnage secondaire auquel Ralph Bellamy confère un mélange intriguant entre la simplicité rustre du provincial et la gêne occasionnée par sa pudeur – pas si immaculée qu’on pourrait le croire à première vue – est finalement bien plus qu’un banal faire-valoir de vedettes, plus que le souffre-douleur docile de leurs méchancetés larvées. Un regard plein de désir refoulé est tout ce qu’il aura fallu à l’acteur pour nous indiquer l’ambiguïté morale de son personnage, lors du numéro venteux dans le club qui a plutôt tendance à amuser Jerry et Lucy, issus d’une couche sociale sensiblement moins coincée.

© Columbia Pictures / Park Circus Tous droits réservés

Conclusion

Tout le brio comique de Cette sacrée vérité est condensé dans une trouvaille visuelle, en mesure de symboliser le va-et-vient doucement hystérique avant que les Warriner ne se réconcilient in extremis. Dans un coucou accroché dans la chambre de Lucy, ce n’est pas l’oiseau qui sort à intervalles réguliers pour annoncer l’heure, mais un homme et une femme vêtus d’habits traditionnels qui font quelques pas de danse, avant de rentrer chacun dans sa case. Or, une fois que l’effort de réconciliation faussement alambiqué aura porté ses fruits, l’homme accompagne la femme dans la sienne. Avec tout ce que cela implique en termes de sous-entendus sexuels, bien sûr, mais également sur un ton si magistralement simple et enjoué qu’on tient là, peut-être, le chef-d’œuvre de la filmographie de Leo McCarey !

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Tobias Dunschen

Cet article a été rédigé par Tobias Dunschen, Rédacteur de Critique Film. Lire tous ses articles

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