Cannes 70 Dossiers Festivals News — 12 mai 2017
Cannes 70 : Viridiana et une couronne d’épines dans une valise

70 ans, 70 textes, 70 instantanés comme autant de fragments épars, sans chronologie mais pas au hasard, pour fêter les noces de platine des cinéphiles du monde entier avec le Festival de Cannes. En partenariat avec le site Écran Noir, nous lançons le compte à rebours : pendant les 70 jours précédant la 70e édition, nous nous replongeons quotidiennement dans ses 69 premières années.

Aujourd’hui, J-6. Retrouvez nos précédents textes du dossier en cliquant sur ce lien.

Viridiana se présenta au monde le 17 mai 1961 au Festival de Cannes. Déjouant tout pronostic, , président du jury cette année-là, attribua la Palme d’Or à Viridiana, ex-aequo avec d’Henri Colpi. Luis Buñuel n’était pas présent lors de la cérémonie de remise de prix et les producteurs crédités du film, (même si celui qui y travailla vraiment fut Ricardo Muñoz Suay) et , proposèrent à , directeur général de la Cinématographie et du Théâtre de l’Espagne, de recueillir la Palme d’Or. Qui aurait dit à que ce moment de bonheur allait lui coûter son poste ? Il fut licencié immédiatement suite à la parution d’un article dans L’Osservatore Romano, qui dénonçait le caractère blasphématoire et offensant du film. Viridiana fut totalement interdit en Espagne par le Ministre de l’Information et du Tourisme. Buñuel avait réussi à choquer ses spectateurs. Une fois de plus. Il paraît qu’après la projection à Cannes, Vittorio De Sicca, demanda à Jeanne, la femme de Buñuel, s’il la frappait ! Quant à , ce film l’avait fait pleurer.

Buñuel se servait à nouveau d’un roman de Benito Pérez Galdós pour plonger dans son propre univers, Viridiana étant conçu comme la continuation de Nazarín (1959). Viridiana (), une religieuse habitant dans un couvent, arrive chez son oncle, Don Jaime (Fernando Rey), pour passer trois jours avec lui. Don Jaime est malade et il ne lui reste que quelques jours de vie. Les employés de l’oncle fouillent dans la valise de Viridiana et trouvent une couronne d’épines et un crucifix. Don Jaime tombera amoureux de sa nièce, troublé par son incroyable ressemblance avec sa défunte femme. Il essaiera de lui faire la cour, arrivant jusqu’à l’empoisonner, pour réussir à la faire rester. Finalement, Don Jaime terminera par se pendre avec la corde à sauter de Rita (Teresa Rabal), la fille de sa bonne Ramona. C’est alors que Viridiana décidera de renoncer à l’enfermement au couvent et se préparera à accueillir une quinzaine de mendiants dans la maison de son oncle défunt.

La misère qui hante les personnages de Buñuel

Buñuel adorait filmer ceux qui étaient dépossédés de toute richesse matérielle, ceux qui étaient délaissés par la société et leur entourage. Son cinéma allait ainsi vers le plus «primitif» de ses personnages afin de saisir la profondeur de leur humanité. Conchita Buñuel raconte dans le livre Mi último suspiro (Mon dernier soupir, Luis Buñuel et , 1982) que les habits des mendiants étaient authentiques. L’équipe de production du film avait parcouru d’innombrables endroits sous les ponts afin de trouver des vêtements ayant été portés par des sans-abris. Ces affaires furent désinfectées mais pas lavées, faisant en sorte que les acteurs purent sentir la misère avant de l’interpréter devant la caméra de Don Luis. , un vrai vagabond qui était à moitié fou, faisait semblant d’avoir la lèpre dans le film. En échange, il avait le droit de dormir dans le patio du studio de tournage. Lorsque Buñuel apprend que García Tienda n’était pas payé, il s’indigna terriblement. Pour le calmer, les producteurs lui dirent qu’une collecte allait être organisée en fin de tournage afin de rémunérer García Tienda. Buñuel s’énerva encore plus et exigea qu’il soit payé toutes les semaines, de la même manière que le reste de l’équipe.  Buñuel trouvait que le jeu de García Tienda était merveilleux. Cependant, il échappait à la direction des acteurs et il jouait selon son envie du moment. À ce qu’il paraît, quelque temps après, deux touristes français auraient reconnu García Tienda, alors assis sur un banc à Burgos (Castille-et-Léon) et l’auraient félicité pour sa remarquable interprétation. Fou de joie, il aurait pris son balluchon et se serait exclamé : “Je pars à Paris. Je suis connu là-bas !”. Malheureusement, García Tienda décéda pendant son trajet.

Viridiana et la censure franquiste

Silvia Pinal voulait jouer dans un film de Buñuel produit par son mari, . En principe, il aurait dû être tourné au Mexique mais, pour des raisons financières, Pinal et Alatriste proposèrent finalement à Buñuel de tourner en Espagne. C’est ainsi que Portabella et Muñoz Suay allaient rejoindre le projet. Ce fut le retour du grand maître dans son pays natal après ses exils en France et au Mexique. Retour qui sera d’ailleurs controversé, tant chez les franquistes que chez les républicains exilés, puisque Buñuel accepta de tourner son film à El Pardo, tout près du palais dans lequel Franco passait ses jours.

Mais comment un film comme Viridiana aurait pu éviter la censure franquiste ? Les censeurs chargés de juger Viridiana invitèrent Fernando Rey, un homme bien considéré auprès du régime franquiste, pour leur expliquer certains passages du film. Les producteurs du film avaient enlevé du métrage deux séquences compromettantes : le moment dans lequel la mendiante Enedina, brillamment interprétée par Lola Gaos, lève sa jupe quand elle fait semblant de prendre en photo la célébrissime image des pauvres en train de dîner, en évidente référence à La Cène, de Léonard de Vinci. La deuxième séquence enlevée était celle du crucifix qui se transforme en couteau.

Rey raconta ensuite à l’équipe certains commentaires que la censure avait fait à propos de Viridiana : “Le film ressemble à rien du tout. Buñuel a perdu la tête”. “Buñuel est complètement démodé. Qu’est-ce qu’il a bien voulu faire avec tout ce qu’on attend de lui ?”. Mais le meilleur commentaire reste celui du censeur qui considérait que Viridiana était un film mignon : “C’est un petit roman d’amour”. C’est cette même censure franquiste, qui empêchera (La chasse, 1966), le film de , de s’appeler La caza del conejo (La chasse du lapin) car ils considéraient qu’il s’agissait d’une référence sexuelle explicite au sexe féminin (“lapin” est une manière cocasse d’évoquer le vagin en espagnol). Malgré le silence de la presse officielle espagnole, le succès du film à Cannes provoqua tant de bruit que Franco demanda à voir ce film dont tout le monde parlait. À ce qu’il paraît, le caudillo aurait vu le film deux fois d’affilé sans rien trouver de gênant. Il aurait considéré que le film était plutôt naïf ! Cependant, il ne révoqua pas la décision du Ministre de l’Information et du Tourisme : Muñoz Fontán ne recouvra jamais son poste à la direction générale de la Cinématographie et du Théâtre et le film resta interdit en Espagne

De tout ce film, ce qui reste le plus ironique, c’est peut-être bien la fin du film. Buñuel songea à la possibilité de montrer Viridiana en train de frapper à la porte de la chambre de Jorge, son cousin, fils de Don Jaime, interprété par l’excellent Paco Rabal. Les censeurs se seraient montrés extrêmement choqués : c’était inconcevable qu’une religieuse fasse l’amour avec son cousin ! Buñuel proposa donc une fin alternative. Viridiana rejoint une partie de cartes qui se déroulait dans la chambre de Jorge, en présence de Ramona, la bonne de Don Jaime et la maîtresse alors de Jorge. L’allusion d’un ménage à trois était évidente. José Arturo Méndez Palacio, un des censeurs, fit l’éloge de l’hommage à The Apartment (La Garçonnière, Billy Wilder, 1960) à la fin du film.

“¿Sabe usted jugar a las cartas, primita? (A Ramona) No me lo vas a creer, pero la primera vez que la vi me dije: “No sé por qué, pero mi prima Viridiana acabará jugando al tute conmigo”

(Savez-vous jouer aux cartes, cousine ? (À Ramona, la bonne de Don Jaime) Tu vas pas me croire mais la première fois que je l’ai vu, je me suis dit : “Je ne sais pas pourquoi, mais je crois bien que ma cousine Viridiana terminera par jouer aux cartes avec moi”).

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Miquel Escudero Diéguez

Cet article est rédigé par Miquel Escudero Diéguez.