Critique : Buster Keaton Courts-métrages Programme 3

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Etats-Unis, 1917 / ’20 / ’22 / ’22
Titre original : Coney Island / Neighbors / Day dreams / Cops
Réalisateur : Roscoe « Fatty » Arbuckle, , Edward F. Cline
Scénario : Roscoe « Fatty » Arbuckle, Buster Keaton, Edward F. Cline
Acteurs : Buster Keaton, Roscoe « Fatty » Arbuckle, Virginia Fox, Joe Roberts
Distribution : Inconnue
Durée : 1h24
Genre : Comédie
Date de sortie : Inconnue

Note : 3,5/5

Buster Keaton, quel farceur merveilleux et plein de ressources à qui la Cinémathèque Française rendra hommage pendant les six semaines à venir ! La preuve d’entrée de jeu avec ce programme de quatre courts-métrages muets, issus des débuts de la carrière du comique de génie. Tandis qu’il doit encore voler la vedette à Roscoe « Fatty » Arbuckle dans le premier (Fatty à la fête foraine), les trois suivants sont les témoins précieux du talent indéniable de ce trublion à qui rien ne réussit, mais qui sait s’accommoder avec bravoure de sa malchance. Le titre donné de façon plutôt arbitraire au programme, « Buster n’a pas de chance ! », ne tient en effet pas assez compte du fait que le personnage que Keaton interprète tout au long de sa filmographie, peu importe qu’il s’appelle dans le jargon à la française Malec ou Frigo, est l’incarnation même du raté, qui se définit pratiquement par tous les malheurs qui lui tombent dessus sans relâche. L’art sublime de l’acteur/réalisateur consiste à n’en faire, ni la proie facile de la raillerie provoquée par la bêtise de Laurel & Hardy, ni une figure mi-tragique, mi-héroïque à la Charlie Chaplin, mais un résistant de premier ordre, la débrouillardise faite homme en quelque sorte. Grâce à la prouesse de ses acrobaties et plus largement à un sens du rythme endiablé, ses comédies n’ont pas pris une ride et continueront – on l’espère – à ravir encore longtemps un public jeune et plus âgé, friand d’un humour pas aussi superficiel qu’il ne paraît à première vue.

Synopsis : Fatty à la fête foraine – Fatty est à la plage avec son épouse et s’en échappe pour aller s’amuser à la foire de Coney Island. Il y croise Buster, qui se dispute déjà les faveurs de sa copine avec Al, un ancien ami de la femme de Fatty. Ce dernier s’en mêle et emmène la jeune demoiselle nager, quitte à voler la tenue d’une dame volumineuse. / La Voisine de Malec – Malec est amoureux de sa voisine et échange des billets doux avec elle à travers la clôture entre leurs deux immeubles. Les parents voient d’un mauvais œil cette union et font tout pour l’empêcher. C’était sans compter avec l’ingéniosité de Malec. / Grandeur et décadence – Buster promet de travailler durement pour mériter la main de sa bien-aimée, sinon il se tuera. Les emplois qu’il trouve dans une clinique pour chiens, chez les éboueurs et au théâtre ne font hélas rien pour arranger son statut social. / Frigo déménageur – Frigo s’improvise en hommes d’affaires en achetant à un voyou des meubles entreposés dans la rue et destinés à un déménagement.

Si je t’aime, prends garde à toi

En dehors d’être le maître des gags visuels, Buster Keaton est un éternel romantique fort attachant. Toutes les actions de ses personnages dans cet échantillon relativement représentatif de ses premiers films sont motivées par un amour impossible à atteindre. C’est le plus souvent le standing social qui fait défaut à ces hommes, prêts à tous les sacrifices pour devenir des princes charmants improbables. Leurs efforts sont rarement couronnés de succès, mais leur parcours du combattant, avec invariablement les forces de l’ordre et d’autres porteurs de l’autorité institutionnelle dans le camp adverse, se solde avec une régularité réjouissante par une sagesse philosophique nullement fataliste. Buster et ses différentes incarnations ont beau ne pas gouverner le monde et peiner à s’adapter à ses vicissitudes, ils savent néanmoins tirer leur épingle du jeu, ce qui ne signifie pas forcément de remporter le prix suprême d’un amour idyllique, mais au moins d’avoir la vie sauve et de se retrouver aussi démunis et insouciants qu’au début de ces aventures espiègles. Une certaine ressemblance dans la trame scénaristique de ces courts-métrages est ainsi indéniable, bien que l’inventivité hors pair de Buster Keaton garantisse un niveau de divertissement très élevé, sans le moindre temps mort.

Sur la balançoire du burlesque

Alors que le premier court-métrage du programme accuse encore les effets secondaires de la rivalité, à l’écran, entre Keaton et Arbuckle, tout comme Jimmy Durante imposera sa marque lors de leur collaboration une dizaine d’années plus tard, les trois autres baignent pleinement dans un état d’esprit dévoué aux trouvailles incroyables de l’homme caoutchouc. Il nous paraît d’ailleurs parlant que, lors de notre recherche de photos pour illustrer ce texte, nous avons trouvé un nombre élevé d’animations des numéros de Buster Keaton, sans une contrepartie équivalente d’images fixes. Comme quoi le talent de l’artiste des cascades hallucinantes s’apprécie surtout en mouvement et perd beaucoup de son charme et de sa magie à l’état inerte. Heureusement, Buster Keaton et son imagination ne chôment guère au fil de ses films vigoureux, affinant parfois des trouvailles, comme la tapette de la clôture dans La Voisine de Malec qui deviendra plus tard une drôle de balançoire de policiers. Le motif principal de ces comédies loufoques reste le mouvement à une vitesse insensée, rendant par la même occasion les intertitres quasiment caducs et assurant à long terme une accessibilité universelle. Car ce qui rend les films de Buster Keaton si irrésistibles, même un siècle après leur production, c’est leur attachement inconditionnel à la nature humaine dans toutes ses contradictions. Ils savent s’abstenir de toute tendance larmoyante ou moralisante, pour mieux malmener leur pauvre héros, qui – comble de l’optimisme – ne se laisse jamais durablement décourager par tous les contretemps qui s’acharnent contre lui.

Conclusion

Nous le devons à notre ancien directeur de recherche, feu Francis Ramirez, d’avoir été sensibilisés à l’immense art du burlesque selon Buster Keaton. C’est un art complet et si vital qu’il nous paraît inconcevable de ne pas sortir de ses films, ou tout au moins des meilleurs d’entre eux, sans affronter l’existence avec un large sourire aux lèvres. Rien que pour cette leçon de vie hautement divertissante, nous serons éternellement reconnaissants envers l’homme au canotier, que l’on peut même voir rire aux éclats dans le premier de ces courts-métrages, avant que le visage immuable ne devienne son image de marque ultérieurement.

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