Critique : Braqueurs

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Braqueurs

France, 2015
Titre original : –
Réalisateur : Julien Leclercq
Scénario : Julien Leclercq et Simon Moutairou
Acteurs : Sami Bouajila, Guillaume Gouix, Youssef Hajdi, Redouane Behache
Distribution : SND
Durée : 1h21
Genre : Gangster / Interdit aux moins de 12 ans
Date de sortie : 4 mai 2016

Note : 4/5

Depuis qu’ils existent, les films de gangster ont dû s’accommoder d’une prise de position plus ou moins trouble à l’égard du crime. Entre les extrêmes de l’apologie de ce dernier et d’une condamnation sans équivoque de toute activité illégale, chacun d’entre eux s’est positionné – qu’il le veuille ou non – sur le spectre des valeurs morales aux variations de gris illimitées. Il arrive même régulièrement qu’un film, initialement conçu comme une fiction au ton exacerbé, devient la référence culte de tout un microcosme sous l’emprise de la violence et de l’argent soi-disant facile. L’exemple parfait de ce détournement involontaire reste évidemment le Scarface de Brian De Palma qui a fait rêver plus d’un petit caïd de banlieue de régner sur le monde de la pègre. Le nouveau film de Julien Leclercq, un réalisateur qui s’était déjà rendu coupable d’un propos tendancieux et moralisateur il y a cinq ans avec L’Assaut ou le dure quotidien des forces d’intervention d’urgence, ne va probablement pas générer le même genre d’idolâtrie démesurée. Braqueurs est pourtant un film de genre à l’efficacité redoutable, qui conte sans fioritures, ni fausse indignation une descente aux enfers programmée de longue date.

Synopsis : Yanis est le chef d’un gang de braqueurs, qui tente de mener à côté une vie ordinaire. Il planifie avec précision chaque nouvelle opération et ne collabore qu’avec des hommes en qui il peut avoir entière confiance. Après le dernier casse réussi, l’attaque d’un fourgon blindé transportant des passeports vierges, l’organisation minutieuse de Yanis est mise en péril par l’inadvertance de son frère cadet Amine. Responsable de l’aspect logistique, y compris de la disparition des armes qui ont servi pendant la fusillade lors du braquage, il a tenté de se faire un peu d’argent en en revendant une à un dealer de la banlieue parisienne. Une affaire qui s’est avérée désastreuse parce que son interlocuteur a été arrêté par la police et que le chef des dealers exige dès lors de Yanis de s’attaquer à un transport de drogues en échange de son silence.

Foncer vitres baissées

Par les temps qui courent, où la durée moyenne d’un film tourne autour d’une centaine de minutes et où les scénaristes et les producteurs les moins économes ont même besoin de deux films pour venir à bout de leur intrigue, Braqueurs ferait presque figure de court-métrage. Or, la rigueur de sa narration permet surtout au récit d’avancer à une vitesse soutenue, sans s’encombrer de quelque digression que ce soit. Les faits se sont passés de cette façon, les personnages ont agi ainsi, et puis voilà. De cette simplicité dans la forme et le fond naît alors non pas un film simpliste sans âme, mais au contraire une immersion vigoureuse dans un univers sur lequel aucun jugement explicite n’est prononcé. Chaque séquence, voire chaque plan, est donc aménagée en fonction de sa plus grande efficacité, tout en faisant particulièrement attention à ce que le film ne devienne pas un exercice de style creux. Que le sort de cette bande de braqueurs, d’ailleurs pas plus valeureuse qu’une autre, nous tient autant à cœur relève moins des dispositifs d’identification rudimentaires, mis en place par une réalisation de toute façon plus intéressée par une vitesse de progression jamais prise en défaut, que par l’interprétation des personnages. Ceux-ci sont a priori de grossiers stéréotypes, qui deviennent néanmoins accessibles, grâce à l’intensité sans excès du travail de Sami Bouajila, Guillaume Gouix et les autres.

Tu braques, tu raques

De nombreux thèmes s’entrechoquent en effet au sein d’un récit, qui avance imperturbablement vers sa conclusion fracassante. Les histoires de famille, de loyauté et de trahison émaillent l’intrigue, mais elles n’exercent jamais une pression suffisante sur elle pour la transformer en une succession de clichés ambulants. Dans ce contexte, la question de la culpabilité est omniprésente, notamment du côté du protagoniste et du rôle qu’il joue parmi les membres de son clan de sang et de complicité. L’attitude réfléchie de Yanis, qui tente en vain de protéger ses intérêts tout en sortant ses proches de la ligne de mire, se voit rapidement dépassée par un enchaînement d’événements tragiques hors de sa sphère de contrôle. Cet engrenage inévitable de la violence est dépeint sans états d’âme, même si le ton du film se montre assez astucieux pour nous impliquer affectivement dans les revers successifs, qui déciment coup sur coup le gang. L’éternelle interrogation sur la prise de position idéologique du film est alors balayée avec adresse par son rythme entraînant. Julien Leclercq y répond certes indirectement, en laissant l’action décider du sort de ces malfaiteurs avares en scrupules. En même temps, sa narration fait preuve d’une assurance bluffante, surtout au vu de ses films précédents, à la facture beaucoup moins sèche et séduisante.

Conclusion

Les meilleurs films de genre ne sont pas forcément ceux qui révolutionnent à coups de matraque formelle les codes acquis au fil du temps. Ce sont davantage ceux qui savent se servir à bon escient des ingrédients à leur disposition sans en faire tout un plat. Braqueurs est de ceux-là, à savoir un film de gangster à la fois divertissant et nullement oublieux des implications morales du crime. Sa qualité la plus appréciable serait alors de ne pas se vanter d’une éventuelle supériorité du style de vie de ces crapules passablement idéalistes, mais de gangrener à petit feu, quoique d’autant plus cruellement, leur conception existentielle qui prospère aux crochets de la société.

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