Berlinale 2023 : Ingeborg Bachmann Reise in die Wüste

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Ingeborg Bachmann Reise in die Wüste

Suisse, Autriche, Allemagne, Luxembourg, 2023
Titre original : Ingeborg Bachmann Reise in die Wüste
Réalisatrice : Margarethe von Trotta
Scénario : Margarethe von Trotta
Acteurs : Vicky Krieps, Ronald Zehrfeld, Tobias Resch et Basil Eidenbenz
Distributeur : –
Genre : Drame romantique
Durée : 1h50
Date de sortie : –

3,5/5

Margarethe von Trotta fait des films hors du temps. Autrefois, quand ces distinctions critiques avaient encore un sens, on l’aurait sans doute classée parmi les auteurs. Car peu importent les modes formelles et les sujets d’actualité, la réalisatrice allemande reste imperturbablement fidèle à son style, marqué par une formidable rigueur germanique. Le lendemain de la présentation de Ingeborg Bachmann Reise in die Wüste en compétition au 73ème Festival de Berlin, un autre cinéaste de la même génération, à six ans près, avait fait preuve du même entêtement artistique, hélas avec un résultat infiniment moins probant. Mais nous reviendrons très prochainement sur Le Grand chariot, le malheureux candidat français à l’Ours d’or. Pour l’instant, réjouissons-nous plutôt de ce beau portrait de femme, au croisement prodigieux entre une mise en scène volontairement sèche et une richesse de fond assez inattendue !

Pourtant, nous aurions dû savoir que Margarethe von Trotta maîtrise à présent sur le bout des doigts l’exercice de la reconstitution historique à la narration épurée. La sortie en France de son dernier film de fiction, Hannah Arendt, remonte certes à bientôt dix ans. Mais déjà à ce moment-là – et à plus forte raison du côté des œuvres engagées des débuts de son illustre carrière dont quatre étaient ressorties à l’automne dernier –, le mélange savant entre le drame personnel, le vaste contexte historique et le regard sans complaisance de la part de la réalisatrice n’avait pas manqué de nous enthousiasmer. Idem dans ce film-ci, où les déboires conjugaux de la poétesse allemande Ingeborg Bachman sont adroitement mis en abîme sur fond d’un voyage purificateur dans la fournaise maghrébine. Cette réminiscence sentimentale est rendue encore plus vive et passionnante par l’excellente interprétation de Vicky Krieps dans le rôle-titre.

© 2023 Wolfgang Ennenbach / tellfilm / Amour fou / Heimatfilm / The Match Factory / Alamode Films Tous droits réservés

Synopsis : Souffrant gravement de sa séparation de l’auteur de pièces de théâtre Max Frisch, la célèbre poétesse Ingeborg Bachmann accepte l’invitation du jeune écrivain Adolf Opel de l’accompagner lors d’un voyage dans le désert. Pendant son séjour, elle se remémore les années tumultueuses qu’elle avait passées aux côtés de Frisch, depuis leur première rencontre à Paris en 1958, jusqu’à leur vie commune d’abord en Suisse, puis en Italie.

© 2023 Anna Krieps / tellfilm / Amour fou / Heimatfilm / The Match Factory / Alamode Films Tous droits réservés

Seule dans un monde fragile

Connaître en détail le considérable travail littéraire de Ingeborg Bachmann n’est point nécessaire afin d’apprécier à sa juste valeur l’hommage guère hagiographique que Margarethe von Trotta lui a rendu dans ce film. C’est surtout la femme qui est au cœur de Ingeborg Bachmann Reise in die Wüste, plus que l’artiste. Néanmoins – et la maestria de la réalisatrice se manifeste d’emblée à ce niveau-là –, il ne s’agit ni d’un pamphlet féministe, ni d’un mélodrame complaisant sur le malaise à la fois créatif et affectif d’une personnalité d’exception de la vie intellectuelle en Allemagne au milieu du siècle dernier. Tous ces paramètres rentrent en jeu à un moment donné dans le dix-huitième long-métrage de von Trotta. Cependant, ils se soumettent à la forme singulière du récit, pour mieux tisser la toile d’un double fictif du personnage.

Tandis que la vie réelle de Bachmann avait sombré dans la déchéance à peu près quand son incarnation cinématographique partait au loin sur les traces de Lawrence d’Arabie de David Lean, ici, elle prend une tournure plus abstraite, malgré ou peut-être justement en raison des activités touristiques globalement rudimentaires. Le personnage principal y connaît des formes d’extase insoupçonnées, sans que le vocabulaire filmique ne se laisse aller à quelque emballement esthétique que ce soit pour les montrer à l’écran. Bien au contraire, les images forcément très belles des étendues désertiques remplissent avant tout une fonction de contrepoint à l’aspect étonnamment terne de la romance sur le vieux continent. En même temps, elles ont tendance à ne pas suffire pour permettre à la poétesse de rompre le cercle vicieux de ses malheurs romantiques. Ce voyage s’articule donc autant comme une échappatoire trompeuse qu’en tant que parenthèse enchantée, pas faite pour durer.

© 2023 Wolfgang Ennenbach / tellfilm / Amour fou / Heimatfilm / The Match Factory / Alamode Films Tous droits réservés

Berlin la grise, Rome l’accueillante

Le va-et-vient entre le passé et le présent, entre des souvenirs pénibles et l’espoir délicat d’un départ vers de nouvelles rives, devient très vite systématique. A pratiquement chaque nouvelle séquence, la narration de Margarethe von Trotta nous rappelle, sous forme d’alternance, à quel marasme relationnel son héroïne a survécu et grâce à quel subterfuge elle tente de s’en consoler. Les sauts dans le temps y sont plus que récurrents. Ils participent pleinement à la construction méthodique d’une magnifique équation dramatique. Ainsi, des nuances subtiles se dégagent au fil du déclin de la relation passionnelle avec Max Frisch – Ronald Zehrfeld en ogre presque attachant, encore tristement tributaire de la distribution des rôles au foyer entre les hommes et les femmes, toujours d’actualité dans l’Europe de l’après-guerre – et, en face, du regain de santé mentale et de soif de vivre au rythme des sorties sur le sable brûlant, à pied ou à dos de chameau, de jour ou bien de nuit.

Enfin, Ingeborg Bachmann Reise in die Wüste est une lettre d’amour magistrale à la polyphonie linguistique et culturelle à travers le monde, selon le point de vue toujours un peu décalé, toujours excessivement sobre de la réalisatrice. L’authenticité des lieux, voire des décors y importe peu. Il suffit de regarder l’incursion dans un bar soi-disant parisien pour s’en convaincre. La même chose vaut pour l’espace germanophone, l’Italie et le pays désertique, d’ailleurs pas plus spécifiquement désigné, en guise de fantaisie orientale digne des contes de mille et une nuits. En fait, ces destinations pourraient facilement passer pour des cartes postales passablement convenues entre des mains filmiques moins adroites. Sauf que, chez von Trotta, elles font partie intégrante d’une vision plus conceptuelle du monde : en tant qu’espace imprégné d’une grande subjectivité, dans lequel la sévérité formelle de la mise en scène s’interdit tout débordement prétentieux.

© 2023 Wolfgang Ennenbach / tellfilm / Amour fou / Heimatfilm / The Match Factory / Alamode Films Tous droits réservés

Conclusion

Alors qu’il nous reste encore quelques jours de couverture de festival, nous pouvons désormais être sûr et certain de ne pas partir de cette première Berlinale post-crise sanitaire sans coup de cœur. Ingeborg Bachmann Reise in die Wüste confirme avec sérieux et sobriété tout le bien que nous pensions du cinéma de Margarethe von Trotta. La réalisatrice y demeure conforme à une exigence artistique sans faille, sensiblement supérieure au traitement générique que des tâcherons de moindre talent auraient administré à ce type d’histoire tragique. En prime, Vicky Krieps y poursuit de manière souveraine sur sa route de portraits de femmes aussi sensibles que fragiles, entamée il y a cinq ans déjà avec Phantom Thread de Paul Thomas Anderson.

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