Les Arcs 2018 : Another Day of Life


Pologne, Espagne, Allemagne, Belgique, Hongrie, 2018
Titre original : Another Day of Life
Réalisateur : et
Scénario : Raul De La Fuente, Amaia Remirez, Niall Johnson, David Weber & Damian Nenow, d’après le livre de Ryszard Kapuscinski
Distribution : Gebeka Films
Durée : 1h26
Genre : Animation
Date de sortie : 23 janvier 2019

Note : 3,5/5

Guerre et journalisme, animation et documentaire, ces sujets et ces genres plus ou moins mutuellement exclusifs ont fait l’objet d’au moins deux films remarquables au dernier Festival de Cannes. Tandis que le premier, Chris the Swiss de Anja Kofmel, ne nous avait pas complètement convaincus, avec son association d’une enquête sur la mémoire familiale au chaos de la guerre des Balkans, le deuxième, que nous venons de découvrir au , nous a davantage subjugués. Another Day of Life brouille lui aussi sans gêne les lignes entre la réalité et la fiction, entre l’objet et le sujet. Contrairement au tâtonnement moins assuré de son confrère indirect de festival, il procède avec une virtuosité formelle jamais prise en défaut. Toutes les ressources de l’animation et du récit documentaire sont ainsi mises en œuvre, afin d’aboutir à un film hautement engagé. Celui-ci fait en même temps preuve d’un sens de la réflexion aigu, lorsqu’il s’agit de relativiser le poids et par conséquent l’impact que peut avoir le travail d’un reporter de guerre téméraire. Plongé au cœur d’une action dont la première victime est la vérité impartiale, le spectateur suit à un rythme haletant le périple d’un baroudeur des médias. Cette aventure déjà passionnante en soi gagne ses lettres de noblesse par l’emploi fort judicieux de l’animation, enrichie à bon escient par un volet documentaire jamais dominant.

© Kanaki Films Tous droits réservés

Synopsis : En 1975, l’Angola est sur le point de gagner enfin son indépendance, après une très longue période de colonisation portugaise. Alors que le pays sombre dans le désordre, le journaliste polonais Ryszard Kapuscinski arrive à la capitale Luanda. Il espère rejoindre le front du sud, où l’officier héroïque Farrusco, un ancien membre des unités spéciales portugaises, défend désormais le pays au nom du Mouvement populaire de libération de l’Angola contre une possible invasion par l’armée sud-africaine, soutenue par les services secrets américains.

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La guerre froide ne s’arrête jamais

Another Day of Life ne dure certes pas longtemps, mais sur l’heure et demie qu’il s’accorde, il façonne le portrait saisissant d’une parenthèse historique, aux enjeux suffisamment universels pour résonner encore auprès du public d’aujourd’hui. Les différentes guerres d’indépendance qui ont secoué le continent africain tout au long du siècle dernier ne se trouvent plus tellement sous le feu des projecteurs, l’exception française de la guerre d’Algérie attendant toujours un travail de mémoire, de reconnaissance et de réconciliation à la hauteur des événements dans les années 1950 et ’60. L’Angola pèse davantage sur la conscience collective portugaise, la très longue guerre civile à la suite du retrait des occupants coloniaux étant hélas symptomatique d’un relais de bâton de responsabilité complètement raté. Le film de Raul De La Fuente et Damian Nenow aborde brièvement ce contexte géopolitique particulièrement instable, sur un théâtre de guerre qui allait à bien des égards prendre la relève du Vietnam en tant que conflit de substitution entre les deux puissances dominantes de l’époque. Les pays qui allaient se livrer bataille sur le territoire angolais, en l’occurrence Cuba et l’Afrique du Sud, ont certes beaucoup perdu de leur influence internationale depuis. Le cas de figure des guerres par procuration est cependant toujours d’actualité, comme le démontrent tristement les massacres récents en Syrie et au Yémen, pour ne citer qu’eux. Le récit tient compte de cet état de fait sans alarmisme, ni résignation, juste avec une volonté ardente de ne pas oublier ceux et celles qui ont été sacrifiés avec très peu de scrupules sur l’autel d’intérêts plus vastes.

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La fièvre de la confusion

Ryszard Kapuscinski, un nom aussi obscur que difficile à prononcer en France, était de ceux qui ne se lassaient pas dans leur engagement en faveur de ces oubliés de la grande Histoire. La première règle essentielle dans cette noble entreprise est de mettre ses propres besoins en retrait, d’être présent lors des échauffourées et des constats de carnage, sans pour autant y participer activement et encore moins prendre parti. Ce fil ténu du témoignage à chaud et quand même obligé de rester neutre, la narration l’emprunte en même temps que le personnage principal, avec un nombre sans cesse croissant de doutes quant au bien-fondé de cette mission en terrain miné. Car tous les entretiens avec les survivants, quarante ans après les faits, ne peuvent atténuer la friction entre les valeurs fâcheusement contradictoires de l’impuissance et de l’ingérence. Sauf que la mise en scène s’avère assez ingénieuse pour naviguer souverainement à travers les abysses d’un tel canevas sémantique et idéologique. Elle nous emmène dans le tourbillon visuellement enivrant d’un pays au bord du gouffre de l’anarchie, tout en sculptant, séquence animée après séquence documentaire, un regard plus détaché sur ces événements tempétueux et leurs conséquences néfastes. L’espace mental de Kapuscinski y sert de fil rouge passionnant, d’autant plus que les interrogations sur son propre rôle dans ce marasme entre sphères d’influence communiste et capitaliste ne débouchent guère sur des réponses rassurantes. En effet, la plume du journaliste ne sera jamais plus forte que la violence, exprimée dans toute sa barbarie par les armes. Elle peut par contre fournir un contrepoids indispensable au discours officiel, qui a trop souvent tendance à ne retranscrire rétrospectivement que les grandes lignes d’un conflit, au lieu de considérer chacun des participants dans sa dignité intrinsèquement humaine.

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Conclusion

Les sélectionneurs du Festival des Arcs ont frappé fort et surtout très juste avec Another Day of Life, une co-production largement européenne, qui exprime pourtant un point de vue éminemment universel. Par leur mélange astucieux de l’animation et du documentaire, de la fiction et d’un retour par voie du souvenir passablement nostalgique, les réalisateurs Raul De La Fuente et Damian Nenow réussissent l’exploit de conter l’Histoire sans la glorifier, ni la banaliser. C’est donc notre premier – et espérons-le pas le dernier – coup de cœur de notre deuxième séjour au splendide Festival des Arcs !

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Auteur

Tobias Dunschen

Cet article a été rédigé par Tobias Dunschen, Rédacteur de Critique Film. Lire tous ses articles