
Titre original : Fieras sin jaula
Réalisateur : Juan Logar
Scénario : Juan Logar, Francesco Campitelli
Casting principal : Curd Jürgens, Emma Cohen, Rosalba Neri
Genre : Thriller, Giallo Date de sortie cinéma : 23 novembre 1977 Date de sortie DVD/BR : 6 octobre 2026
Durée : 1h25
Pays : Espagne, Italie (1971)
Éditeur : Artus Films
La jeune et jolie Alexa accepte d’épouser le riche et vieillissant Roland selon un pacte tacite : il entretient son oisiveté et elle le laisse profiter de sa jeunesse. Mais lorsqu’Alexa entame une relation torride avec le vigoureux Pierre, Roland prépare sa vengeance. Il invite les deux amants dans une de ses villas en Normandie…
Le film
[4/5]
Deux mâles pour Alexa : voilà un titre français qui nous promet une bataille de testostérone avec probablement quelques chemises ouvertes et beaucoup de regards appuyés… Ce qui n’est pas tout à fait dans l’esprit du film de l’espagnol Juan Logar. Le titre original, Fieras sin jaula, soit « Fauves sans cage », s’avère autrement plus révélateur. Réalisé en 1971, ce curieux objet italo-espagnol se situe dans cette zone brumeuse où le giallo italien commence à contaminer le cinéma d’exploitation européen. Pas tout à fait giallo orthodoxe, pas vraiment thriller traditionnel non plus, Deux mâles pour Alexa préfère les machinations, les faux-semblants et les rapports de domination. Le scénario de Juan Logar et Francesco Campitelli installe ainsi un triangle amoureux plutôt toxique : Alexa, jeune femme entretenue par le richissime et vieillissant Roland, prend un amant et découvre rapidement que l’argent peut acheter beaucoup de choses, sauf une porte de sortie.
Deux mâles pour Alexa arrive à une époque où les mœurs occidentales sont en pleine mutation. En 1971, la libération sexuelle n’est plus seulement une promesse lointaine et les silhouettes féminines du cinéma populaire commencent à refléter cette évolution : robes plus courtes, corps davantage exposés, femmes moins systématiquement cantonnées au rôle de potiche décorative. Mais comme beaucoup de films de genre de l’époque, le film de Juan Logar transforme cette apparente liberté en piège. Alexa dispose de son corps, de ses désirs et d’une certaine autonomie, mais son existence reste prisonnière de l’argent masculin. Roland possède la fortune, Pierre possède la jeunesse et la vigueur, Alexa navigue entre les deux comme une funambule sur un fil de rasoir. Le film ne célèbre donc pas vraiment l’émancipation : il observe plutôt une société où les anciennes règles se fissurent sans avoir encore disparu. Et lorsque Roland décide de transformer sa jalousie en vengeance, le domicile conjugal devient littéralement une prison.
C’est là que Deux mâles pour Alexa rejoint le giallo, même si ses emprunts au genre sont plus psychologiques que sanguinolents. Pas besoin ici d’un tueur ganté surgissant derrière un rideau à chaque coin de couloir : la véritable menace se trouve dans la mécanique même du couple. Juan Logar révèle assez rapidement les cartes de son intrigue, puis s’amuse à regarder les personnages tenter de comprendre ce qui leur arrive. La mise en scène exploite intelligemment les espaces clos, les cadres qui emprisonnent les corps et les déplacements limités des protagonistes. Le huis clos devient ainsi le prolongement physique d’une situation sentimentale déjà verrouillée. La caméra observe les personnages comme des animaux enfermés dans une cage dont ils ne trouvent pas la serrure. Même la Normandie et ses paysages bucoliques prennent alors une drôle de dimension : derrière les grands espaces, les personnages restent condamnés à tourner en rond.
Deux mâles pour Alexa possède également cette petite étrangeté propre au cinéma bis européen des années 70, capable de passer du thriller conjugal au drame psychologique, puis de bifurquer vers l’érotisme sans rien demander à personne. La musique de Piero Piccioni contribue largement à cette atmosphère, avec une partition élégante qui apporte au film une dimension presque vénéneuse. Le montage entretient quant à lui une certaine instabilité narrative, tandis que les séquences parisiennes et normandes donnent au récit une géographie inhabituelle. Le résultat n’est certainement pas le giallo le plus codifié de son époque, mais justement, Deux mâles pour Alexa gagne à être considéré pour ce qu’il est : un thriller de machination traversé par les obsessions du cinéma italien et espagnol, où l’argent, le désir et la jalousie finissent par fabriquer leur propre piège.
Et puis il y a Rosalba Neri, formidable présence au milieu de ce petit théâtre empoisonné. L’actrice italienne, déjà familière du cinéma de genre (A la recherche du plaisir, Lady Frankenstein, Le Sourire de la Hyène, Opération Re Mida…), donne à Alexa une ambiguïté bienvenue : difficile de savoir si elle est victime, manipulatrice ou simplement une femme cherchant à vivre selon ses propres règles. Face à elle, Curd Jürgens compose un Roland inquiétant précisément parce qu’il conserve longtemps une certaine retenue, tandis que Juan Luis Galiardo apporte à Pierre l’assurance et l’insouciance du jeune amant. Cette distribution donne finalement au film son véritable carburant : derrière les faux airs de polar érotique, Deux mâles pour Alexa parle surtout de possession. Possession d’une femme, possession d’un patrimoine, possession d’un désir. Et lorsqu’un homme confond amour et propriété, la cage n’est jamais très loin.
Le Blu-ray
[4/5]
Pour la sortie en Blu-ray de Deux mâles pour Alexa, Artus Films nous propose un joli Digipack avec fourreau cartonné qui inscrit parfaitement cette curiosité de 1971 dans la collection de l’éditeur. Le film bénéficie surtout d’un master 2K restauré qui permet de redécouvrir le film dans des conditions particulièrement appréciables. Le 35 mm retrouve une définition solide, avec un piqué régulièrement précis sur les visages et les décors, tandis que le grain argentique demeure visible sans jamais devenir envahissant. Quelques plans présentent encore des variations de netteté et de petits défauts inhérents aux éléments d’origine, mais l’ensemble reste propre et très agréable. Les contrastes sont bien équilibrés et la colorimétrie restitue avec naturel les teintes chaudes et les couleurs franches du début des années 70. Une restauration qui ne cherche pas à transformer le film en objet aseptisé, mais lui permet de retrouver une belle présence cinématographique. Côté son, Deux mâles pour Alexa propose les versions française et italienne en LPCM Audio 2.0. Les deux pistes sont claires, suffisamment dynamiques et correctement équilibrées. La VF bénéficie d’un doublage caractéristique de l’époque, tandis que la VO conserve la texture particulière des post-synchronisations européennes. Quelques légers souffles peuvent se faire entendre, mais sans perturber l’écoute. La musique de Piero Piccioni, les ambiances de circulation ou encore les bruits de la mer profitent d’une restitution propre.
Dans la section suppléments, on trouvera tout d’abord une présentation du film par Emmanuel Le Gagne et Sébastien Gayraud (43 minutes), bonus particulièrement généreux qui dépasse largement la simple fiche de présentation. Le duo replace le film dans l’histoire du giallo espagnol, revient sur ses rapports avec le cinéma italien et évoque quantité de réalisateurs, de titres et de passerelles entre les deux cinématographies. L’intérêt est aussi de rappeler que Deux mâles pour Alexa appartient à une famille de films souvent moins connue que son équivalent transalpin, alors que l’Espagne a développé ses propres variantes du thriller, du fantastique et du cinéma d’exploitation. Emmanuel Le Gagne et Sébastien Gayraud donnent surtout envie de prolonger la découverte, ce qui reste probablement le meilleur compliment possible pour ce type de supplément. On continuera avec le traditionnel diaporama d’affiches et de photographies (1 minute), beaucoup plus bref mais toujours sympathique, permettant de retrouver quelques visuels d’exploitation autour du film.























