Alice au Pays des Merveilles
États-Unis : 1951
Titre original : Alice in Wonderland
Réalisation : Hamilton Luske, Wilfred Jackson, Clyde Geronimi
Scénario : Aldous Huxley, Bill Peet
Acteurs (VO) : Kathryn Beaumont, Sterling Holloway, Ed Wynn
Éditeur : Walt Disney France
Durée : 1h13
Genre : Animation
Date de sortie cinéma : 21 décembre 1951
Date de sortie DVD/BR/4K : 2 Septembre 2026
Alice écoute sa leçon d’histoire et se laisse aller à la rêverie. Elle voit passer un lapin blanc qui sort une montre de son gilet. A la poursuite de l’animal, elle pénètre dans son terrier, tombe dans un puits interminable et se retrouve propulsée dans un monde peuplé d’insolites créatures. Elle rencontre tour à tour deux jumeaux qui racontent des histoires abracadabrantes, des fleurs chantantes, une chenille aux propos déroutants et un chat qui apparaît et disparaît à volonté. Elle visite ensuite le domaine de la reine de cœur…
Le film
[5/5]
Alice au Pays des Merveilles commence avec une petite fille qui s’ennuie, un lapin qui court après le temps et une curiosité suffisamment mal élevée pour pousser une enfant à suivre un animal dans un trou. C’est déjà beaucoup pour une après-midi tranquille. Mais le plus étonnant avec Alice au Pays des Merveilles reste peut-être la manière dont Disney transforme le livre de Lewis Carroll en quelque chose qui lui ressemble sans jamais vraiment lui appartenir. Le film de Clyde Geronimi, Wilfred Jackson et Hamilton Luske n’adapte pas littéralement Les Aventures d’Alice au pays des merveilles. Il prélève, mélange, simplifie, réorganise, élimine certains passages et en invente d’autres, jusqu’à fabriquer une créature parfaitement autonome. Et voilà le paradoxe : aujourd’hui, plusieurs images considérées comme indissociables d’Alice viennent davantage du film que du roman. Le Lapin Blanc, le Chat du Cheshire, le Chapelier, la Reine de Cœur, le thé du non-anniversaire… tout cela existait bien chez Lewis Carroll, mais Disney leur donne des contours, des voix, des attitudes et surtout une identité graphique qui ont fini par devenir des évidences culturelles.
Alice au Pays des Merveilles possède pourtant quelque chose de nettement moins confortable que beaucoup de classiques Disney. Le film est drôle, merveilleux, musical, coloré, mais il n’est jamais vraiment rassurant. Alice grandit et rapetisse sans arrêt, perd ses repères, rencontre des individus qui semblent tous avoir reçu une notice d’utilisation rédigée par un poulpe sous caféine, et évolue dans un univers où la logique a été priée de sortir par la petite porte. Même la politesse y devient une activité dangereuse. Le film ne cherche pas tellement à raconter une aventure qu’à faire ressentir l’expérience d’un monde où les règles habituelles ne fonctionnent plus. Cette sensation de bizarrerie permanente constitue probablement sa plus grande réussite. Alice au Pays des Merveilles donne l’impression qu’un rêve d’enfant aurait décidé de devenir décorateur d’intérieur et aurait ensuite embauché Salvador Dalí comme chef de chantier.
Cette étrangeté vient aussi de Lewis Carroll, évidemment, dont le texte repose sur le langage, les paradoxes, les comptines, les raisonnements absurdes et les jeux avec la logique. Disney ne peut évidemment pas tout conserver. Les dialogues les plus complexes sont simplifiés, certains personnages disparaissent, d’autres sont fusionnés ou réinventés, et la structure du livre devient beaucoup plus linéaire. Mais l’esprit demeure. Alice au Pays des Merveilles comprend parfaitement que l’absurde n’a pas besoin d’être expliqué pour fonctionner. La scène du Chapelier Fou et du Lièvre de Mars, les échanges avec la Chenille ou les rencontres avec Tweedledee et Tweedledum ne cherchent jamais à remettre le monde sur ses rails. Elles font exactement l’inverse : elles dévissent les rails et les accrochent au plafond. Et derrière les gags se dessine une réflexion étonnamment sérieuse sur l’identité, la perception, le temps et la difficulté de grandir dans un univers où personne ne semble savoir ce qu’est la normalité.
Alice au Pays des Merveilles doit aussi énormément à sa musique. Les chansons ne sont pas de simples pauses destinées à occuper les enfants pendant que les parents vont chercher des cacahuètes. « Je suis en retard », « Un joyeux non-anniversaire » ou encore « Peignons les roses en rouge » participent directement à la construction du Pays des Merveilles. Les personnages chantent parce que le langage ordinaire ne suffit plus à leur folie organisée. Certaines mélodies sont devenues tellement familières qu’elles semblent avoir toujours existé, alors qu’elles appartiennent pleinement à la version Disney. C’est particulièrement vrai pour le fameux non-anniversaire : impossible désormais d’imaginer Alice sans cette idée qui, pourtant, doit énormément à la manière dont Disney l’a mise en scène. La bande originale d’Oliver Wallace devient ainsi une sorte de boussole cassée, mais étrangement efficace, permettant de se perdre avec élégance.
L’animation participe à cette sensation d’instabilité. Alice au Pays des Merveilles ne cherche pas la fluidité spectaculaire d’un grand film contemporain : il travaille plutôt la composition, les couleurs, les silhouettes et les mouvements pour transformer chaque décor en piège visuel. Les fleurs qui chantent, les cartes-jardiniers, le labyrinthe de la Reine de Cœur, les changements de taille ou la vertigineuse chute dans le terrier composent un univers où les proportions deviennent elles-mêmes un élément narratif. Alice est constamment confrontée à une question très simple : quelle taille faut-il avoir pour trouver sa place ? Le film répond avec une cruauté assez délicieuse : aucune. Le Pays des Merveilles ne possède pas de taille correcte, seulement des tailles successives.
La version française participe également à cette identité. Les voix, les chansons et les dialogues ont cette patine particulière des doublages Disney d’époque, avec une théâtralité parfois assumée qui colle parfaitement aux personnages. Kathryn Beaumont, dans la version originale, apporte à Alice une innocence qui ne devient jamais totalement mièvre, tandis qu’Ed Wynn, Jerry Colonna, Richard Haydn ou Verna Felton donnent au Pays des Merveilles une galerie de personnages immédiatement reconnaissables. La VF possède, elle aussi, cette capacité à rendre les échanges savoureux et les chansons mémorables, sans donner l’impression d’une simple copie francophone. Alice au Pays des Merveilles fonctionne ainsi dans les deux langues comme un étrange théâtre animé où tout le monde aurait oublié le texte mais aurait décidé de jouer quand même.
Il serait finalement assez vain de choisir entre le livre de Lewis Carroll et le film Disney. Les deux peuvent parfaitement être considérés comme des chefs-d’œuvre, précisément parce qu’ils ne cherchent pas à faire exactement la même chose. Le roman est un laboratoire littéraire où les mots se mordent la queue et où la logique devient un jouet. Alice au Pays des Merveilles transforme cette matière en expérience visuelle, musicale et émotionnelle. Le livre fait travailler l’imagination par le langage ; le film lui donne des couleurs, des voix et des visages. L’un ouvre une porte dans la tête, l’autre construit tout un couloir derrière cette porte. Et depuis 1951, beaucoup de spectateurs sont persuadés d’avoir toujours su à quoi ressemblait le Chapelier Fou, le Chat du Cheshire ou la Reine de Cœur. C’est peut-être là que réside la plus belle réussite d’Alice au Pays des Merveilles : avoir adapté un livre si singulier sans parvenir à l’enfermer, et avoir créé à son tour un monde que plusieurs générations ont fini par croire ancien comme un rêve.
Le Blu-ray 4K Ultra HD
[5/5]
Sobre, élégant et plutôt discret, le packaging du Blu-ray 4K Ultra HD d’Alice au Pays des Merveilles édité par Walt Disney France ne cherche pas à transformer le terrier du Lapin Blanc en vitrine de grand magasin. Le boîtier accompagné de son fourreau propose une présentation soignée, dans l’esprit des éditions Disney consacrées aux grands classiques. Pas de débauche graphique inutile : l’essentiel est là, et l’ensemble fait franchement plaisir dans une collection. Techniquement, ce Blu-ray 4K Ultra HD propose surtout une restauration qui permet à Alice de retrouver une matière visuelle digne de son statut. L’image HDR10 + Dolby Vision constitue le gros atout de cette édition. La restauration a nécessité un important travail à partir des éléments originaux, avec un nettoyage attentif destiné à éliminer les poussières, rayures et autres cicatrices accumulées au fil des décennies, sans transformer le dessin traditionnel en surface plastique. Le résultat est particulièrement convaincant. Alice au Pays des Merveilles conserve une texture pellicule bien présente, avec un grain fin et naturel qui rappelle que chaque image a été dessinée à la main. La définition progresse nettement par rapport au Blu-ray de 2011 : les traits sont plus précis, les décors gagnent en finesse et les arrière-plans peints retrouvent de nombreux petits détails. La chute dans le terrier, avec son accumulation d’horloges, de meubles et d’objets, constitue un excellent exemple de ce gain de précision. Surtout, le nouvel étalonnage paraît beaucoup plus équilibré. Les couleurs restent magnifiques mais évitent l’aspect parfois excessivement saturé de l’ancien disque. Les rouges de la Reine de Cœur et du labyrinthe gagnent une vraie profondeur, tandis que les teintes plus pastel donnent au Pays des Merveilles une dimension délicatement irréelle. Le HDR10 et le Dolby Vision ne cherchent pas à transformer un dessin animé de 1951 en feu d’artifice numérique : les hautes lumières restent mesurées et interviennent surtout lorsqu’elles ont un véritable intérêt visuel. C’est une approche respectueuse de l’œuvre, et à coup sûr la bonne. Quelques limites demeurent évidemment liées à l’âge du matériel source, mais elles font partie du charme de cette restauration plutôt qu’elles ne constituent un défaut rédhibitoire. Côté son, la VF conserve son mixage Dolby Digital 5.1, tandis que la VO bénéficie d’un DTS-HD Master Audio 5.1. Les deux pistes offrent une écoute claire et équilibrée, avec des dialogues parfaitement intelligibles et une musique d’Oliver Wallace qui profite agréablement de l’espace disponible. Le film n’a évidemment pas été conçu pour multiplier les effets surround à chaque coin de l’écran : l’essentiel demeure frontal, avec quelques ouvertures bienvenues autour de la partition et des ambiances. La VO affiche une précision très appréciable, mais la VF reste parfaitement convaincante et ne donne jamais le sentiment d’être une version sacrifiée. Voilà donc un disque qui ne cherche pas à faire du bruit pour prouver qu’il est en 4K : il restaure surtout la délicatesse, la précision et les couleurs d’un monument de l’animation.
Pas de bonus sur la galette Katka, mais le Blu-ray d’Alice au Pays des Merveilles également disponible dans le boitier (et déjà édité en 2011) affiche quant à lui une impressionnante collection de suppléments. Le plus copieux reste évidemment le making of rétrospectif (1h16), vaste module présenté par Kathryn Beaumont qui revient sur Lewis Carroll, les sources du récit, les ambitions de Walt Disney, la fabrication du film et son adaptation, avec interviews d’historiens Disney, spécialistes de Carroll, archives et documents de production. L’ensemble est généreux et particulièrement intéressant pour qui souhaite comprendre comment ce drôle de lapin culturel est passé du livre à l’écran. On continuera ensuite avec les prises de vues réelles utilisées comme référence par les animateurs (2 minutes), accompagné d’un test au crayon (1 minute) qui nous permettra d’apercevoir l’animation dans son état le plus brut. Le module « Réflexions sur Alice » (13 minutes) propose un retour synthétique sur la genèse du projet, ses difficultés et son adaptation, et « Opération Pays des Merveilles » (11 minutes) nous plonge directement dans les coulisses des studios dans une archive des années 50. On aura également le droit à une chanson inédite du Chat du Cheshire (4 minutes), ainsi que des scènes coupées (21 minutes), avec notamment une séquence de « Pig and Pepper », des storyboards et plusieurs chansons abandonnées.
Le reste des suppléments est plus anecdotique, même si l’ensemble reste très intéressant d’un point de vue historique. Le court-métrage de Mickey « De l’autre côté du miroir » (9 minutes) constitue une jolie curiosité, de même que le court-métrage muet de 1923 « Une comédie d’Alice : Le Pays des Merveilles d’Alice » (8 minutes). Dans le même état d’esprit, on trouvera « Une heure au Pays des Merveilles » (59 minutes), une étrange d’une émission TV de 1950 sponsorisée par Coca Cola, et un extrait du « Fred Waring Show » (31 minutes), une autre émission de télé américaine. S’ajoutent à cela les introductions télévisées de Walt Disney de 1954, 1959 et 1964 (4 minutes), les, ainsi que les bandes-annonces originales (4 minutes) et divers clips musicaux. Ce sont donc essentiellement des archives et des documents historiques, parfois très courts, parfois nettement plus copieux, mais leur accumulation forme un sympathique petit musée pour Alice au Pays des Merveilles.

























