Mi Amor
France : 2026
Titre original : –
Réalisation : Guillaume Nicloux
Scénario : Guillaume Nicloux
Acteurs : Pom Klementieff, Benoît Magimel, Freya Mavor
Éditeur : Le Pacte
Durée : 1h48
Genre : Thriller
Date de sortie cinéma : 6 mai 2026
Date de sortie DVD : 1 septembre 2026
Romy, accompagnée de son amie Chloé, se rend aux Canaries pour mixer lors d’une soirée techno. Au petit matin, son amie a disparu. Aidée de Vincent, le patron du night-club, Romy se lance à la recherche de Chloé…
Le film
[3,5/5]
Vingt-quatre ans après Une affaire privée, Guillaume Nicloux revient donc au polar, et ce retour avait de quoi réjouir. En 2002, son détective privé incarné par Thierry Lhermitte s’enfonçait dans un Paris interlope peuplé de secrets, de personnages louches et de nuits qui semblaient avoir été trempées dans l’eau sale d’un caniveau. Un an plus tard, Cette femme-là prolongeait cette veine avec Josiane Balasko en flic cabossée, entre enquête criminelle, cauchemar et drame intime. Mi Amor retrouve clairement quelque chose de cette famille-là : une disparition, une enquête qui avance en crabe, des personnages dont les intentions restent perpétuellement suspectes et un monde où la réalité semble avoir perdu son mode d’emploi. Mais on ne va pas faire durer le suspense : en dépit de ses nombreuses qualités, le nouveau film de Guillaume Nicloux n’atteint malheureusement pas le niveau d’excellence de ses deux grands polars du début des années 2000. Là où Une affaire privée et Cette femme-là transformaient leurs intrigues en véritables labyrinthes psychologiques, Mi Amor paraît parfois chercher son chemin avec une lampe dont les piles auraient été oubliées dans la boîte à gants. Cela ne signifie absolument pas que le film soit raté, loin de là : il possède même suffisamment de bizarreries, d’idées visuelles et de zones troubles pour conserver une vraie personnalité.
Mi Amor commence en installant une mécanique assez simple : Romy, une DJ venue mixer aux Canaries avec son amie Chloé, découvre au petit matin que celle-ci a disparu. Face à une situation qui ne semble guère émouvoir les autorités, elle décide de chercher elle-même, avec l’aide de Vincent, patron de boîte de nuit interprété par Benoît Magimel. À partir de là, Guillaume Nicloux transforme progressivement la Grande Canarie en territoire mental. Le décor touristique de carte postale se fissure, les routes conduisent vers des endroits de plus en plus étranges, les rencontres deviennent inquiétantes et le soleil lui-même semble avoir quelque chose à cacher. Mi Amor fonctionne particulièrement bien lorsqu’il laisse cette étrangeté contaminer le quotidien : une rencontre inquiétante, une scène franchement glauque, un lieu improbable, quelques silhouettes qui paraissent toujours savoir davantage qu’elles ne veulent bien le dire. Les Canaries deviennent alors beaucoup plus qu’un simple décor exotique. Le cinéaste joue sur les contrastes de l’île (tourisme et désertification, mer et montagne, roche volcanique et végétation) pour fabriquer un espace où tout paraît simultanément réel et légèrement détraqué. Le procédé visuel employé avec le chef opérateur Romain Fisson-Edeline, notamment cette manière de modifier les couleurs et l’environnement sans transformer les visages en créatures de laboratoire, accentue encore cette impression.
Mi Amor possède surtout une jolie obsession : celle du double, du retournement et de la réalité observée sous un autre angle. Les personnages semblent souvent être autre chose que ce qu’ils prétendent, les lieux possèdent plusieurs visages et Romy elle-même évolue dans une situation où la frontière entre enquête objective, paranoïa et perception subjective devient de plus en plus poreuse. Le film joue ainsi avec les reflets, et ce n’est pas simplement une coquetterie de metteur en scène. Même le titre constitue une petite devinette visuelle : sur la jaquette du DVD, le reflet de « Mi Amor » fait apparaître « Mise à Mort ». C’est d’autant plus savoureux que le film finit lui-même par faire du retournement littéral d’un flyer un élément crucial de l’intrigue. Voilà le genre de p etit mécanisme ludique qui correspond parfaitement à Guillaume Nicloux : regarder autrement suffit parfois à faire apparaître ce qui était sous les yeux depuis le début. Mi Amor parle finalement beaucoup de cela, de notre incapacité à voir correctement ce qui nous entoure lorsque nous sommes pris dans une situation qui nous dépasse. Même les langues semblent se croiser sans réellement se rencontrer, comme si chacun évoluait dans sa propre petite fréquence mentale. Romy est étrangère au pays, étrangère aux codes locaux et progressivement étrangère à ses propres certitudes. Le polar devient alors une histoire de perception avant même d’être une histoire de résolution.
La musique joue évidemment un rôle considérable dans cette sensation d’enfermement. Mi Amor est traversé presque sans interruption par la techno d’Irène Drésel et Sizo Del Givry, et le choix peut agacer autant qu’il fascine. La partition a été composée avant le tournage, notamment parce que Romy devait réellement mixer cette musique à l’écran, avant que celle-ci ne finisse par irriguer quasiment l’intégralité du film. Ce n’est donc pas une bande originale simplement posée sur les images une fois le montage terminé : elle participe à la construction même du film. Le procédé est particulièrement cohérent avec le personnage de Romy, puisque la musique devient progressivement son espace mental. Les pulsations remplacent presque les battements du cœur, les nappes électroniques enveloppent les scènes et la techno finit par ressembler à une sorte de présence invisible qui accompagne la dérive de l’héroïne. Le problème est que Mi Amor ne sait pas toujours s’arrêter au bon moment. Certaines séquences auraient probablement gagné à bénéficier d’un silence, ou simplement d’un peu d’air entre deux pulsations. Et c’est là que le film rejoint son principal défaut : il sait créer une tension, mais ne parvient pas toujours à la faire monter. Quelques séquences particulièrement glauques donnent pourtant l’impression que quelque chose de franchement terrifiant pourrait surgir derrière le décor. Le frisson approche, montre le bout de son nez, puis repart acheter des cigarettes. Dommage, car l’ambiance, elle, est bel et bien là.
Mi Amor reste ainsi une œuvre étrange, à la fois fascinante et un peu frustrante, qui semble constamment sur le point de basculer dans quelque chose de plus radical. C’est sans doute ce qui explique cette impression de rendez-vous manqué : le film possède beaucoup d’éléments particulièrement stimulants – sa galerie de personnages inquiétants ou simplement franchement bizarres, son décor volcanique, son ambiance presque mystique autour de certains lieux, son goût pour les faux-semblants, ses images travaillées et cette manière de transformer une enquête policière en voyage mental. Mais le scénario s’étire et certaines pistes secondaires donnent l’impression d’être davantage esquissées que réellement développées. Mi Amor préfère parfois le mystère à la réponse, ce qui peut être une excellente idée lorsqu’elle nourrit l’inquiétude, mais devient plus problématique lorsque le récit semble lui-même perdre de vue ce qu’il voulait raconter. Il subsiste pourtant quelque chose de très Nicloux dans cette façon de regarder des individus abîmés errer dans un monde qui ne leur appartient plus tout à fait. La filiation avec Une affaire privée et Cette femme-là est donc évidente, sans que Mi Amor puisse prétendre retrouver leur précision.
Heureusement, il y a Pom Klementieff, excellente en Romy, physique, tendue, constamment au bord de la rupture, qui porte le film avec une vraie intensité. Face à elle, Benoît Magimel compose un Vincent ambigu, un peu dégueulasse, à la fois rassurant et inquiétant, dont la présence laisse volontairement planer le doute. Freya Mavor et Astrid Bergès-Frisbey complètent une galerie où personne ne semble posséder la totalité du plan. Mi Amor n’est donc pas le grand retour au polar espéré, mais un drôle de polar sous acide, solaire et nocturne, bancal mais habité, qui préfère parfois tourner autour de son mystère plutôt que de l’ouvrir proprement. Et chez Guillaume Nicloux, même quand la serrure coince, il reste toujours intéressant de regarder ce qu’il y a derrière la porte.
Le DVD
[4/5]
Le DVD de Mi Amor vient tout juste de sortir, édité par Le Pacte. Et forcément, avec un film aussi travaillé sur ses couleurs et ses contrastes, la galette standard ne peut pas totalement rivaliser avec une présentation Haute-Définition. Le résultat demeure néanmoins tout à fait convenable pour un DVD : les visages sont correctement définis, les paysages canariens conservent leur richesse et les différentes teintes orangées, jaunes et rouges imaginées par Guillaume Nicloux et Romain Fisson-Edeline passent plutôt bien. C’est surtout lorsque Mi Amor plonge dans les ambiances nocturnes et les scènes en basse lumière que les limites du support apparaissent. Les détails ont tendance à se faire plus discrets, les zones sombres manquent parfois de précision et l’ensemble perd un peu de cette texture étrange qui participe pourtant énormément à l’identité visuelle du film. Rien de catastrophique, mais les scènes nocturnes auraient clairement profité d’une définition supérieure. Le DVD assure donc le service avec sérieux, sans parvenir à reproduire toute la richesse plastique de l’expérience cinéma. Côté son, Mi Amor propose deux mixages, en Dolby Digital 5.1 et Dolby Digital 2.0, avec la version française comme piste principale et l’audiodescription disponible. Le mixage multicanal se montre particulièrement adapté à un film où la musique constitue quasiment un personnage supplémentaire. Les nappes électroniques d’Irène Drésel et Sizo Del Givry occupent efficacement l’espace, les basses donnent du poids aux pulsations et les ambiances profitent d’une spatialisation appréciable. Le mixage accompagne donc très correctement la volonté immersive de Guillaume Nicloux. Le mixage stéréo est logiquement plus frontal, mais reste propre et intelligible. On pourra toutefois trouver que la musique prend parfois légèrement le dessus sur les dialogues. Une petite faiblesse technique ? Peut-être. Mais dans le cas de Mi Amor, difficile de ne pas se demander si cette sensation n’est pas également liée au parti pris artistique : Romy vit littéralement dans cette musique, et celle-ci est destinée à envahir son espace mental autant que celui du spectateur. Ce qui ressemble à un déséquilibre devient alors presque cohérent avec le projet du film. Pour le reste, dialogues, ambiances et effets sonores sont correctement restitués.
Et puis il faudra faire avec un constat aussi brutal que le cagnard étouffant de Grande Canarie : zéro bonus. Pas de making of, pas d’entretien avec Guillaume Nicloux, pas de rencontre avec Pom Klementieff ou Benoît Magimel, pas même une petite discussion avec Irène Drésel et Sizo Del Givry sur cette bande originale conçue avant le tournage. C’est franchement dommage pour un film dont les choix formels sont suffisamment particuliers pour mériter quelques explications. Mi Amor aurait notamment gagné à être accompagné d’un entretien permettant de revenir sur le travail avec Romain Fisson-Edeline, sur les traitements d’image ou sur cette décision assez folle de construire progressivement le film autour d’une musique composée en amont. Le DVD édité par Le Pacte reste donc une édition techniquement honnête, surtout sur le son, mais strictement réduite à son film. Une galette sans supplément, en somme, qui fait son travail sans venir raconter ce qui s’est passé derrière la caméra.





















