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Critique : Coq de Combat

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Coq de Combat

Hong Kong, Japon : 2007
Titre original : Shamo
Réalisation : Soi Cheang
Scénario : Izo Hashimoto, Kam-Yuen Szeto
Acteurs : Shawn Yue, Annie Liu, Francis Ng
Distributeur : Luminor (CTV)
Durée : 1h45
Genre : Action
Date de sortie vidéo : 21 janvier 2009
Disponible en DVD chez Pathé

Note : 4/5

Après avoir assassiné sauvagement ses parents, Ryo, seize ans, est envoyé en prison. Il y devient le souffre-douleur des autres détenus mais fait la rencontre d’un maître de karaté qui va changer sa vision de la vie et lui donner le goût de la vengeance…

Soi Cheang, l’homme qui filme les fauves

Il existe des cinéastes dont la filmographie ressemble à un curriculum vitae soigneusement rangé dans une chemise cartonnée. Chaque film répond au précédent, chaque succès appelle une production plus ambitieuse, et l’ensemble dessine une carrière aussi rectiligne qu’une ligne de métro un dimanche matin. Soi Cheang n’appartient définitivement pas à cette catégorie. Depuis la fin des années 90, le réalisateur hongkongais construit au contraire une œuvre accidentée, parfois chaotique, où les commandes les plus commerciales côtoient des projets infiniment plus personnels. Il est ainsi capable de mettre en scène les délires numériques de la trilogie The Monkey King avant de replonger dans les bas-fonds poisseux de Hong Kong avec Limbo, ou d’enchaîner un polar d’une noirceur abyssale comme Dog Bite Dog avec l’énorme succès populaire de City of Darkness. Sur le papier, le grand écart paraît improbable. À l’écran, pourtant, tout cela raconte obstinément la même histoire.

Car derrière les genres qu’il traverse, les budgets qui fluctuent et les univers qu’il explore, Cheang revient toujours vers les mêmes obsessions. Ses héros ne sont jamais des modèles de vertu ; ce sont des êtres cabossés, des exclus, des survivants qui avancent dans un monde ayant depuis longtemps cessé de faire semblant d’être juste. Chez lui, la violence n’a rien d’un spectacle chorégraphié destiné à arracher des applaudissements : elle constitue un langage, parfois même le seul que ses personnages soient encore capables de comprendre. Les corps souffrent, trébuchent, saignent, encaissent les coups avec une pesanteur presque documentaire. Même lorsque ses films flirtent avec le fantastique ou la fresque historique, ils demeurent hantés par cette idée profondément pessimiste selon laquelle l’homme n’est jamais très éloigné de l’animal.

À ce titre, Coq de combat occupe une place particulièrement intéressante dans sa carrière. Réalisé en 2007, soit quelques mois seulement après l’excellent Dog Bite Dog, le film apparaît aujourd’hui comme un véritable trait d’union entre le jeune cinéaste radical des années 2000 et le styliste virtuose qu’il deviendra par la suite. On y retrouve déjà cette manière de filmer les corps comme des machines usées, cette fascination pour les personnages incapables de vivre autrement que dans la confrontation permanente, mais aussi un sens du cadre et du mouvement qui annonce les fulgurances visuelles de Motorway, Limbo ou Mad Fate. Avec le recul, il est même assez fascinant de constater à quel point Ryo Narushima semble appartenir à cette grande galerie de « fauves humains » qui peuplera ensuite toute la filmographie de Cheang.

Le plus ironique dans l’histoire reste sans doute que Coq de combat est longtemps demeuré l’un des films les moins bien considérés de son auteur. Non pas parce qu’il était mauvais – loin de là – mais parce qu’il avait commis ce qui constitue sans doute le plus grand des crimes aux yeux d’une partie des lecteurs : adapter un manga culte sans chercher à en reproduire chaque case à la lettre. Car rien de plus casse-gueule, pour un cinéaste, que de se lancer dans l’adaptation d’une œuvre devenue mythique…

Adapter l’inadaptable

En se lançant dans l’adaptation cinématographique du manga d’Izo Hashimoto et Akio Tanaka, Soi Cheang – que l’on appelait encore Pou-Soi Cheang à l’époque – devait bien se douter qu’il allait au-devant d’un rejet en bloc de son film par une partie de la communauté des lecteurs. Et il faut reconnaître que le défi relevait presque de la mission impossible. Car Coq de Combat (Shamo) n’est pas un simple manga de baston, malgré ce que pourrait laisser croire son point de départ. C’est une œuvre profondément dérangeante, qui prend un malin plaisir à pulvériser tous les codes du récit initiatique classique. Là où le héros d’un manga d’arts martiaux apprend généralement la maîtrise de soi, l’humilité ou le dépassement personnel, Ryo Narushima suit exactement le chemin inverse. Plus il devient fort, plus il s’enfonce dans une forme de nihilisme glacial, refusant toute morale, toute rédemption et, finalement, toute appartenance au genre humain.

Parce que Coq de combat est probablement l’une des séries les plus trash et subversives jamais produites au Japon, il fallait bien s’attendre à ce qu’elle subisse les affres de la censure lors de son passage sur grand écran. Et ça ne loupe pas, évidemment. Les outrances diverses – notamment sexuelles – ainsi que plusieurs éclairs d’ultra-violence qui faisaient la réputation du manga disparaissent presque totalement de cette version cinématographique. Les lecteurs les plus acharnés y ont immédiatement vu une trahison, regrettant un film forcément plus sage que son modèle.

Le reproche est compréhensible… mais peut-être un peu réducteur. Avec quinze ans de recul, il apparaît surtout que Soi Cheang ne cherchait pas réellement à adapter chaque chapitre, mais plutôt à capturer l’esprit de l’œuvre. Une nuance qui change beaucoup de choses. Le manga de Hashimoto et Tanaka s’étale sur des dizaines de volumes, multiplie les détours, les ruptures de ton et les provocations, au point de devenir parfois presque insaisissable. Condenser une matière aussi foisonnante dans un long-métrage de deux heures relevait de la quadrature du cercle. Le réalisateur fait donc des choix. Beaucoup de choix. Il simplifie certains arcs narratifs, gomme une partie des excès les plus sulfureux, recentre le récit sur la trajectoire de Ryo et privilégie la cohérence dramatique plutôt que l’accumulation de scènes choc.

Cela ne signifie pas pour autant que le film renonce à toute radicalité. Bien au contraire. Le tout reste d’ailleurs chapeauté sous la supervision d’Izo Hashimoto lui-même, ce qui explique sans doute pourquoi, malgré ses libertés, cette adaptation conserve une bonne partie de son impact sur le spectateur. Ce qui intéresse Cheang n’est pas tant la provocation gratuite que la violence comme révélateur de la nature humaine.

Et sur ce terrain-là, le film demeure étonnamment fidèle. D’autant que le cinéaste comprend parfaitement ce qui fait la singularité de Shamo. Le véritable scandale du manga n’a jamais résidé uniquement dans ses scènes de sexe ou dans son ultra-violence, aussi frontales soient-elles. Il tient surtout au fait qu’il refuse obstinément d’offrir au lecteur le moindre réconfort moral. Ryo n’apprend pas à devenir meilleur. Il ne découvre ni l’amitié, ni l’honneur, ni la sagesse. Il avance uniquement parce qu’il n’a pas d’autre choix, porté par une rage qui semble consumer tout ce qu’elle touche. Et cet aspect-là, paradoxalement, le film le préserve presque intact. C’est précisément ce qui permet à Coq de combat de ne jamais ressembler à un banal film de tournoi, malgré la présence de nombreux affrontements. Derrière les coups échangés se cache une vision du monde infiniment plus sombre, où le combat n’est pas un sport, encore moins une philosophie, mais une simple question de survie. Un coq ne monte pas sur le ring pour défendre un idéal. Il se bat parce qu’on l’a élevé pour cela. Et Ryo, lui aussi, finit peu à peu par accepter cette condition animale avec une lucidité presque terrifiante.

Quand le kung-fu ne sauve plus personne

C’est d’ailleurs là que Coq de combat prend tout son sens, et se distingue de la plupart des films d’arts martiaux. Depuis Bruce Lee jusqu’à Donnie Yen, en passant par Jet Li ou Jackie Chan, le cinéma asiatique a souvent présenté le combat comme un cheminement intérieur. Les coups servent à discipliner le corps autant que l’esprit ; la maîtrise technique s’accompagne presque toujours d’une élévation morale. Même les œuvres les plus brutales finissent généralement par rappeler qu’un véritable combattant doit savoir contrôler sa force, respecter son adversaire ou défendre une cause plus grande que lui.

Soi Cheang balaie tout cela d’un revers de la main. Chez lui, le combat n’est ni un art, ni une philosophie. C’est une nécessité biologique. Ryo Narushima n’a rien d’un héros traditionnel. Il ne cherche jamais à devenir un homme meilleur, ne poursuit aucune vengeance susceptible de susciter l’empathie, et ne nourrit même pas de véritable ambition. Il avance comme un prédateur blessé, mû uniquement par son instinct de survie. Chaque affrontement ressemble moins à une démonstration de kung-fu qu’à une lutte animale, où l’objectif consiste simplement à rester debout quelques secondes de plus que celui d’en face.

C’est sans doute la raison pour laquelle l’une des scènes les plus marquantes du film demeure celle – déjà évoquée – où Ryo tourne ostensiblement le dos aux fameuses « vraies valeurs du kung-fu » pour rejoindre la ligue officielle de combat. Dans un autre film, ce serait le moment où le héros s’égare avant de retrouver le droit chemin. Ici, c’est exactement l’inverse. Cheang dynamite avec un plaisir presque pervers l’un des clichés les plus tenaces du cinéma d’arts martiaux : celui selon lequel la pratique du combat conduirait nécessairement à une forme de sagesse. Ryo refuse cette idée avec un mépris désarmant. Les belles paroles, les grands principes, les traditions… tout cela ne remplit pas un estomac vide et ne permet pas de survivre dans un monde qui ne connaît que le rapport de force.

Cette approche, profondément désenchantée, irrigue d’ailleurs toute la mise en scène. Les combats possèdent un impact indéniable, rappelant à ceux qui l’ont vu les excellentes chorégraphies de JJ « Loco » Perry sur Un seul deviendra invincible 2. Mais là où beaucoup de films cherchent à magnifier la grâce des arts martiaux, Coq de combat préfère filmer la douleur. Les coups semblent lourds, les corps encaissent difficilement les impacts, les visages se déforment sous l’effort et la fatigue finit toujours par rattraper les combattants. On n’assiste jamais à un ballet aérien : on voit des êtres humains s’abîmer les uns contre les autres. Avec le recul, cette manière de filmer apparaît comme l’une des signatures les plus évidentes de Soi Cheang. Il suffit de revoir Dog Bite Dog, puis Limbo ou Mad Fate, pour constater que ses personnages évoluent constamment dans un état de tension physique extrême. Ils courent, tombent, rampent, se relèvent, encaissent les coups du destin autant que ceux de leurs adversaires. Le cinéaste s’intéresse moins à la victoire qu’à l’usure, moins au triomphe qu’à l’endurance. Ses héros sont des survivants avant d’être des champions.

Et c’est là que le titre du film révèle toute sa richesse. Un coq de combat n’est pas un guerrier au sens noble du terme. Ce n’est pas un chevalier, encore moins un sage. C’est un animal sélectionné, dressé et conditionné pour tuer ou mourir sous les regards d’un public venu se divertir. Toute sa vie est résumée à cette fonction unique. Ryo suit exactement le même chemin. À mesure que le récit progresse, il cesse d’être un adolescent révolté pour devenir une créature entièrement définie par la violence. Une violence qu’il ne glorifie jamais vraiment, mais qu’il accepte comme son unique mode d’expression.

Cette lecture résonne d’autant plus fortement aujourd’hui que l’on connaît la suite de la carrière de Soi Cheang. Film après film, le cinéaste n’a cessé de raconter des histoires d’hommes transformés en bêtes par leur environnement. Coq de combat apparaît ainsi comme bien plus qu’une simple adaptation de manga : c’est déjà un film profondément personnel, dans lequel l’univers de Shamo rencontre presque naturellement les obsessions d’un auteur qui, depuis plus de vingt-cinq ans, n’a jamais cessé de filmer les êtres humains comme des fauves enfermés dans une cage.

Une adaptation imparfaite… mais un grand film de Soi Cheang

Ajoutons à cela une galerie de tronches absolument improbables et magnifiques, un rythme soutenu, une photographie magnifique qui sublime aussi bien les néons de Hong Kong que la moiteur des salles d’entraînement, et l’on obtient une sacrée claque de cinéma d’action. Avec le recul, il est même assez fascinant de constater que Coq de combat possède une identité visuelle beaucoup plus affirmée qu’on ne voulait bien le reconnaître à sa sortie. Cheang soigne constamment ses cadres, joue avec les contrastes, enferme ses personnages dans des décors urbains qui semblent les écraser, tout en laissant régulièrement la violence contaminer l’image elle-même. Rien n’est tape-à-l’œil, tout est pensé pour traduire l’état mental de Ryo.

Le casting participe largement à cette réussite. Shawn Yue trouve probablement ici l’un de ses rôles les plus physiques, composant un personnage dont les émotions semblent avoir été lentement rabotées jusqu’à ne laisser subsister qu’une colère froide et un instinct de conservation presque animal. Face à lui, Francis Ng apporte, comme souvent, cette intensité légèrement inquiétante qui lui permet de voler une scène en quelques regards, tandis que les seconds rôles affichent ces visages incroyablement expressifs qui ont longtemps fait le sel du cinéma hongkongais.

Ce qui surprend également en revoyant Coq de combat, c’est la modernité de sa mise en scène. À une époque où le cinéma d’action multipliait les découpages frénétiques et les montages épileptiques destinés à masquer les limites de certains interprètes, Soi Cheang adopte déjà une approche beaucoup plus lisible. La caméra accompagne les corps au lieu de les dissimuler, les impacts sont parfaitement perceptibles, l’espace reste constamment identifiable. Les combats frappent fort parce que le spectateur comprend exactement où se trouvent les protagonistes et ressent le poids de chaque coup. Cette recherche de lisibilité deviendra d’ailleurs l’une des grandes qualités du cinéaste, jusqu’aux impressionnants affrontements de City of Darkness, près de vingt ans plus tard.

Il est d’ailleurs amusant de constater que la réputation du film a suivi le chemin inverse de celle de son réalisateur. À sa sortie, Coq de combat souffrait surtout d’être comparé, planche après planche, au manga dont il était tiré. L’exercice était perdu d’avance : impossible de rivaliser avec une œuvre aussi longue, aussi excessive et aussi radicale sans procéder à des coupes drastiques. Aujourd’hui, la comparaison paraît presque secondaire. Le film se regarde moins comme une adaptation de Shamo que comme une pièce essentielle dans l’évolution artistique de Soi Cheang. En ce sens, il a paradoxalement mieux vieilli que certaines adaptations beaucoup plus fidèles à leur matériau d’origine, mais totalement dépourvues de personnalité.

Car c’est peut-être là que réside la véritable réussite du film. Coq de combat n’est probablement pas l’adaptation définitive du manga d’Izo Hashimoto et Akio Tanaka. Il lui manque une partie de sa folie, de sa cruauté et de sa volonté permanente de repousser les limites du support. Les lecteurs les plus passionnés continueront sans doute de lui reprocher ses nombreux raccourcis et son inévitable assagissement. Mais à force de vouloir juger le film uniquement à l’aune de ce qu’il retire, on finit par oublier tout ce qu’il apporte : il apporte le regard d’un cinéaste. Et quel regard ! Celui d’un auteur qui, bien avant d’être célébré pour Limbo, Mad Fate ou City of Darkness, avait déjà compris que la violence la plus fascinante n’est pas celle qui fait gicler le sang, mais celle qui révèle ce qu’il reste d’humain chez un personnage ayant depuis longtemps renoncé à l’être. Quinze ans après sa découverte, Coq de combat demeure une œuvre imparfaite, certes, mais profondément singulière, dont les qualités n’ont cessé de grandir à mesure que s’affirmait la carrière de son réalisateur. Et c’est peut-être le plus beau compliment que l’on puisse adresser à une adaptation : ne plus seulement être considérée comme l’ombre d’un chef-d’œuvre de papier, mais comme un grand film de Soi Cheang à part entière.

Le film qu’il fallait revoir

Il est toujours amusant de constater à quel point le temps peut se montrer plus indulgent que les spectateurs. En 2007, Coq de combat était jugé presque exclusivement à travers le prisme de ce qu’il n’était pas. Pas assez fidèle, pas assez violent, pas assez provocateur… Pas assez Shamo en somme. À une époque où les adaptations de mangas suscitaient régulièrement les foudres des lecteurs, le film de Soi Cheang avait finalement été condamné avant même d’avoir eu la possibilité d’exister pour lui-même. Quinze ans plus tard, le regard change inévitablement. D’abord parce que la carrière de Soi Cheang permet aujourd’hui de replacer le film dans une œuvre cohérente, où les mêmes obsessions ressurgissent sans cesse sous des formes différentes. Ensuite parce que le cinéma hongkongais contemporain a lui aussi évolué. Les productions radicales se font plus rares, les grands auteurs historiques disparaissent peu à peu, et l’on mesure désormais davantage la singularité d’un cinéaste capable de concilier une véritable vision d’auteur avec un cinéma de genre accessible. Coq de combat apparaît alors comme un jalon essentiel de cette trajectoire.

Le plus beau paradoxe reste cependant ailleurs. Car en s’éloignant du manga, Soi Cheang ne l’a peut-être jamais autant compris. Là où beaucoup d’adaptations se contentent de reproduire mécaniquement les scènes les plus célèbres afin de flatter les lecteurs, Coq de combat préfère retrouver le mouvement intérieur de l’œuvre originale. Le réalisateur ne filme pas des combats parce que le manga en contient ; il filme un homme qui ne sait plus communiquer autrement qu’à travers la violence. La nuance est fondamentale. Ce n’est pas la fidélité littérale qui l’intéresse, mais la fidélité émotionnelle. On pourrait même aller jusqu’à dire que Coq de combat cesse progressivement d’être une adaptation pour devenir une rencontre. D’un côté, il y a le nihilisme absolu imaginé par Izo Hashimoto et Akio Tanaka. De l’autre, les obsessions de Soi Cheang, qui voit depuis toujours le monde comme une immense arène où les plus faibles tentent simplement de ne pas se faire dévorer. Les deux univers finissent par se fondre l’un dans l’autre avec une évidence presque troublante. Ce n’est plus seulement Shamo vu par Soi Cheang ; c’est déjà du Soi Cheang nourri par Shamo.

Et c’est précisément ce qui explique pourquoi le film continue de fonctionner aujourd’hui. Certes, il n’a pas la démesure du manga. Il n’en possède ni toutes les ramifications, ni toutes les provocations, ni toute la férocité. Mais il en conserve le cœur battant : cette idée profondément dérangeante selon laquelle certains êtres ne cherchent ni la gloire, ni la sagesse, ni même le bonheur. Ils avancent simplement parce qu’ils sont incapables de faire autrement, prisonniers d’une violence devenue leur seule manière d’exister.

Au fond, le véritable héros de Coq de combat n’est peut-être pas Ryo Narushima ; c’est Soi Cheang lui-même. Un cinéaste qui, contre toute attente, aura réussi à transformer ce qui semblait être une adaptation impossible en un film profondément personnel. Un film imparfait, assurément. Un film qui continuera sans doute à diviser les lecteurs les plus passionnés du manga. Mais aussi un film qui, presque vingt ans après sa sortie, mérite largement d’être redécouvert pour ce qu’il est réellement : non pas une version édulcorée de Shamo, mais l’une des premières grandes démonstrations du talent d’un réalisateur qui allait devenir, quelques années plus tard, l’une des voix les plus passionnantes du cinéma hongkongais contemporain.

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