Gavagai et autres malentendus

Allemagne, France, 2025
Titre original : Gavagai
Réalisateur : Ulrich Köhler
Scénario : Ulrich Köhler
Acteurs : Jean-Christophe Folly, Maren Eggert, Nathalie Richard et Anna Diakhere Thiandoum
Distributeur : New Story Distribution
Genre : Comédie dramatique
Durée : 1h31
Date de sortie : 22 juillet 2026
3/5
Il y a constamment un malaise en suspens dans Gavagai et autres malentendus qui n’est sans doute pas involontaire. À l’image de ses personnages, le film de Ulrich Köhler bute régulièrement contre ses propres contradictions. Ou bien, dit autrement, ces artistes du Septième art qu’il décrit avec une certaine malice ne paraissent pas davantage savoir où ils veulent en venir que le regard qui les suit dans leur périple créatif. Cependant, cela ne signifie aucunement que le fait d’avoir regardé cette coproduction franco-allemande nous ait procuré du déplaisir. Juste que sa lucidité face au monde complexe dans lequel nous vivons aujourd’hui arrive tôt ou tard à la conclusion, là par contre frustrante, que les prétentions des uns valent autant que la soif de survie des autres. Et qu’entre ces deux extrêmes, toute communication risque de devenir impossible.
L’éternel cercle vicieux entre l’être et le paraître est alimenté tel un carrousel endiablé par les interprétations des trois personnages principaux. Tandis que l’on est plus que ravis que Nathalie Richard y trouve enfin un rôle un peu plus substantiel que dans la plupart de ses autres films, défini à la fois par ses coiffures que par l’aisance affectée avec laquelle sa réalisatrice manœuvre les passages obligés de la production d’un long-métrage de cinéma, ce sont malgré tout ses deux acteurs principaux qui font vivre le récit. D’un côté, Jean-Christophe Folly se démène brillamment contre tous les clichés qui auraient pu accaparer cet homme doublement pris au piège entre deux mondes, l’Afrique et l’Europe, le bling-bling du cinéma et les discriminations du quotidien. Et de l’autre, Maren Eggert fait admirablement semblant de ne pas s’apercevoir des barres de sa cage bourgeoise qui prédétermine sa moindre prise de décision.

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Synopsis : Tout va de travers sur le tournage au Sénégal du nouveau film de la réalisatrice Caroline Lescot, une adaptation contemporaine de Médée. Ses deux acteurs principaux, le Français Nourou Cissokho et l’Allemande Maja Tervooren, n’en font qu’à leur tête et la production met trop souvent en question ses choix artistiques. Quelques mois plus tard, l’équipe est invitée au Festival de Berlin afin d’y présenter le film. Content de revoir Maja, en instance de divorce, Nourou tombe victime d’un incident à l’entrée de l’hôtel de luxe où il restera pendant son séjour en Allemagne. Alors qu’il préfère ne pas s’attarder dessus, sa partenaire à l’écran et peut-être bientôt dans la vie n’entend pas en rester là.

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Des éléphants et des serpents
Sans jamais totalement évacuer le ridicule ou au moins le côté cocasse de certaines de ses situations, Gavagai et autres malentendus n’ignore jamais la gravité sourde qui sous-tend son récit. Face aux crises de nerfs incessantes de la réalisatrice et aux sautes d’humeur guère plus rassurantes de ses vedettes, il s’emploie à souligner l’absurdité relative d’un tel tournage en Afrique. Car les mêmes mécanismes d’exploitation et d’inégalité s’y manifestent que ceux qui avaient fait de la colonisation l’un des chapitres les plus sombres de l’Histoire française. Si distribuer un plateau de cuisses de poulet aux figurants affamés réussit à calmer leur grogne, ce geste en apparence bénin en dit long sur l’arrogance à peine larvée de ces envahisseurs culturels, toujours pas prêts de laisser autre chose que des miettes à la population locale.
Cette prétention nauséabonde, montrée comme telle par la mise en scène nullement complaisante de Ulrich Köhler, monte encore d’un cran par rapport au film qu’ils sont en train de tourner. Sorti sur les écrans français exactement une semaine après l’adaptation de L’Odyssée par Christopher Nolan, le film dans le film, qui doit en fin de compte occuper dix à quinze minutes de la durée de l’intrigue cadre, affiche le même état d’esprit de recyclage des mythes archaïques que le mastodonte américain autour des exploits d’Ulysse. Et même pire !
En effet, le caractère bordélique du tournage finit par se retrouver sur l’écran immense du palais du festival à Berlin. Sauf qu’à force de dévier la tragédie de Corneille de son chemin original, Caroline Lescot et sa bande en font naître une histoire différente. Une histoire grandiloquente et profondément improbable, certes. Mais aussi une œuvre cinématographique qui, dans toute sa prétention vulgaire, parvient à remonter jusqu’à l’origine caricaturale de la vie : les enfants.

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Comment tu me vois ?
Trop obnubilés par leurs propres problèmes pour s’intéresser sincèrement à la promotion de leur film, les deux comédiens ne progressent pas pour autant de manière significative dans l’intrigue annexe, qui – dans un film plus consensuel – aurait dû leur procurer de l’épanouissement romantique et sexuel. Là encore, Ulrich Köhler ne juge pas utile de prétendre et laisse ses deux personnages principaux démunis face à leurs dilemmes existentiels respectifs. Pour Maja, cela signifie qu’elle restera jusqu’au bout une comédienne à l’expression de sentiments opaque. Est-elle seulement consciente du mal qu’elle fait autour d’elle, par mégarde ou à dessein ? Rien n’est moins sûr, grâce à l’interprétation complexe de Maren Eggert, parfaitement capable de sonder les nombreuses facettes de ce beau personnage féminin.
Quant à Nourou, par l’intermédiaire duquel Jean-Christophe Folly trouve enfin un rôle principal à la mesure de son talent, il est à la fois la victime et l’agresseur du volet dramatique de l’intrigue. En tant que victime, son quadragénaire écartelé entre son pays d’origine, le Sénégal, et son pays d’adoption, la France, paraît tout désigné pour attirer sur lui les foudres de l’ignorance.
Heureusement, le regard de Ulrich Köhler est beaucoup trop nuancé, quoique parfois aussi indécis, pour lui attribuer le rôle facile du martyr pour la cause des bons sentiments. Au contraire, parce que son impuissance devient péniblement évidente, lorsqu’il cherche à modifier le cours des choses dans des domaines qui lui tiennent à cœur : son attirance pour Maja et une droiture sociale toute relative. Celle-ci est impulsive en Allemagne pour limiter les conséquences de l’incident à son arrivée, quoique clairement moins définie au Sénégal, quand il s’agit d’accorder une soirée de repos bien mérité au chauffeur.

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Conclusion
Le cinéma, cette machine culturelle opérant en circuit fermé, peut-il vraiment parler au plus grand nombre de spectatrices et de spectateurs ? Ou bien, son Histoire économique et sociale le prédestine-t-il à faire perdurer les mêmes barrières entre les peuples et les classes sociales ? Un film comme Gavagai et autre malentendus risque d’être un peu trop brouillon, voire élitiste, pour abolir une fois pour toutes ces frontières abstraites. Néanmoins, aussi grâce à l’interprétation inspirée de ses trois comédiens principaux, Ulrich Köhler y réussit une satire sur le milieu du cinéma entièrement consciente de ses limites.















