The Stuff
États-Unis : 1985
Titre original : –
Réalisation : Larry Cohen
Scénario : Larry Cohen
Acteurs : Michael Moriarty, Andrea Marcovicci, Garrett Morris
Éditeur : Rimini Éditions
Durée : 1h27
Genre : Fantastique
Date de sortie DVD/BR : 7 août 2026
Tout le pays ne parle que de ça, une nouvelle substance au goût irrésistible, baptisée The Stuff. C’est devenu LE dessert à la mode. Agacée, la concurrence charge David Rutherford, un ex-flic aux méthodes douteuses, de découvrir le secret de ce produit miracle. Au même moment, Jason, un jeune garçon, constate avec horreur que l’étrange substance est vivante. Chacun de leur côté, ils sont les seuls à comprendre que The Stuff s’empare des corps et des esprits, transformant ceux qui y goûtent en véritables zombies…
Le film
[3,5/5]
Figure majeure de la série B américaine, Larry Cohen a offert au cinéma de genre des années 70/80 certaines de ses perles les plus mémorables. Surtout réputé pour ses talents de scénariste, Larry Cohen a cependant endossé à quelques reprises la casquette de réalisateur afin d’illustrer à l’écran les délires les plus fous de son esprit ô combien créatif. Bébé mutant très enclin au meurtre, dragon volant s’attaquant à New York, yahourt vorace dévorant les êtres humains… L’imagination de Larry Cohen semble ne connaître aucune limite, et The Stuff apparaît comme l’une des manifestations les plus jubilatoires de cette folie créatrice. Derrière son postulat délicieusement absurde se cache pourtant un regard d’une étonnante lucidité sur une Amérique prête à engloutir n’importe quoi du moment que la publicité lui promet le bonheur en pot. Peu de cinéastes auront d’ailleurs réussi à transformer une idée aussi saugrenue en une satire aussi mordante, sans jamais perdre ce goût irrésistible pour le spectacle populaire, les monstres gluants et les répliques qui claquent comme des slogans publicitaires passés à l’acide.
The Stuff s’amuse ainsi à prendre le spectateur par la main pour le conduire dans une fête foraine où chaque attraction cacherait une réflexion politique. La créature blanche imaginée par Larry Cohen évoque bien sûr immédiatement celle du Blob de Irvin S. Yeaworth Jr., autre masse informe avalant tout sur son passage avec un mélange d’horreur et d’ironie. Mais là où Le Blob (Danger planétaire) incarnait avant tout une menace venue d’ailleurs, The Stuff imagine un danger que l’humanité s’empresse elle-même de commercialiser, d’emballer avec un joli logo et de vendre à grand renfort de réclames hypnotiques. Voilà toute la perversité du film : le monstre ne surgit plus d’une météorite ou d’un laboratoire secret, il passe directement par la caisse du supermarché. Une trouvaille aussi réjouissante qu’inquiétante, qui transforme les rayons d’épicerie en véritables champs de bataille idéologiques. Et lorsque l’usine produisant le mystérieux « Stuff » apparaît coincée entre les enseignes de McDonald’s et KFC, Larry Cohen n’a même plus besoin de prononcer un discours. L’image résume à elle seule toute la charge satirique du film, comme un gigantesque panneau publicitaire qui aurait décidé de dénoncer son propre métier. Derrière cette insolence presque potache se dessine pourtant une réflexion étonnamment moderne sur le consumérisme, les multinationales et cette étrange capacité qu’ont parfois les foules à confondre désir, besoin et addiction.
En dépit des maladresses et des effets spéciaux ayant pris un coup dans la gueule, le plus fascinant dans cette affaire reste sans doute que The Stuff ne se contente jamais d’empiler les clins d’œil satiriques : Larry Cohen les injecte directement dans la mécanique de son récit. Chaque spot publicitaire, chaque sourire artificiel de vendeur, chaque consommateur incapable de résister à cette étrange substance blanche et crémeuse participe à la construction d’un univers où le capitalisme semble avoir trouvé le moyen idéal de court-circuiter le libre arbitre. Impossible de ne pas penser aux campagnes de Coca-Cola, dont la promesse de bonheur universel irrigue la culture populaire américaine depuis des décennies. Le film pousse simplement cette logique jusqu’à son point de rupture : ici, le produit ne crée plus seulement une dépendance psychologique, il prend littéralement possession de ceux qui le consomment. Voilà une idée de génie, parce qu’elle transforme une critique économique en véritable cauchemar organique. Bien avant que les algorithmes, les réseaux sociaux ou le marketing comportemental ne deviennent des sujets quotidiens, The Stuff suggérait déjà que le plus grand prédateur n’était peut-être pas celui qui chasse sa victime, mais celui qui réussit à lui faire croire qu’elle a envie d’être dévorée.
Cette intelligence irrigue également la mise en scène de Larry Cohen, qui transforme les contraintes budgétaires en moteur créatif. Les effets spéciaux artisanaux, les maquettes, les trucages optiques, les animatroniques et les impressionnantes coulées de matière blanche possèdent aujourd’hui un charme suranné – celui d’une époque où les monstres occupaient physiquement le décor plutôt que de naître dans la mémoire d’un ordinateur. La célèbre séquence du motel, où le Stuff envahit progressivement toute une chambre avant de déborder comme une marée absurde, demeure un morceau de bravoure aussi spectaculaire que délicieusement grotesque. The Stuff cultive d’ailleurs un goût prononcé pour ce grand écart permanent entre le rire et le malaise, entre la farce et le film catastrophe. Une seconde, le spectateur éclate de rire devant une réplique d’une bêtise confondante ; la suivante, un enfant regarde ses parents avec une inquiétude glaçante, conscient que quelque chose d’invisible les a déjà remplacés. Cette oscillation constante confère au film une personnalité unique : sous ses allures de série B déjantée se cache une œuvre qui refuse obstinément de choisir entre le divertissement et la charge politique, préférant faire danser les deux ensemble dans une valse un peu gluante… et diablement inspirée.
Cette liberté de ton explique sans doute pourquoi The Stuff conserve, encore aujourd’hui, une fraîcheur insolente. Beaucoup de satires vieillissent en même temps que leurs références ; celle de Larry Cohen semble au contraire gagner de nouvelles couches de lecture à mesure que le monde perfectionne ses techniques de séduction commerciale. Le film parle bien sûr de publicité, de marques et de consommation de masse, mais il raconte surtout cette curieuse facilité avec laquelle un slogan finit parfois par remplacer une pensée. Les personnages n’achètent plus un produit : ils adoptent une identité, un réflexe, une habitude qui finit par avaler le reste. Derrière les gerbes de mousse blanche et les explosions de mauvais goût volontaire se cache ainsi une réflexion presque philosophique sur le consentement. À partir de quel moment cesse-t-on de choisir ? Quand une envie devient-elle un programme ? Larry Cohen n’apporte jamais de réponse définitive, préférant laisser son énorme masse lactescente jouer le rôle d’un miroir déformant dans lequel l’Amérique contemple son propre sourire publicitaire. Et le plus troublant reste que ce reflet paraît aujourd’hui presque plus crédible qu’en 1985, à l’heure où les tendances virales, le streaming, les vidéos courtes et les recommandations automatisées façonnent chaque jour de nouveaux désirs prêts à être consommés.
Il faut également saluer la manière dont The Stuff assume son irrévérence jusque dans son humour. Larry Cohen ose des ruptures de ton qui feraient probablement lever quelques sourcils aujourd’hui, notamment à travers le personnage de Moe Rutherford, incarné par un irrésistible Michael Moriarty, ou encore avec cette galerie de figures volontairement plus grandes que nature qui semblent avoir été recrutées dans un concours de mauvais esprit. Pourtant, cette irrévérence ne tourne jamais au cynisme. Elle nourrit au contraire une énergie permanente, comme si le film refusait obstinément de devenir un simple pamphlet déguisé en film de monstre. Michael Moriarty trouve d’ailleurs le ton parfait avec son mélange de flegme, d’opportunisme et de malice, tandis que Andrea Marcovicci, Garrett Morris ou l’impayable Paul Sorvino accompagnent ce carnaval satirique avec un plaisir communicatif. Plus de quarante ans après sa sortie, The Stuff demeure ainsi un authentique ovni : un film capable de faire rire, de provoquer un léger haut-le-cœur devant ses débordements de matière gluante, puis de laisser le spectateur réfléchir longtemps après le générique. Peu de séries B peuvent se vanter d’avoir transformé un simple pot de dessert en bombe à retardement culturelle. Larry Cohen, lui, y est parvenu avec un aplomb désarmant, prouvant une nouvelle fois que les idées les plus farfelues sont souvent celles qui collent le plus durablement à la mémoire… un peu comme cette étrange substance blanche dont il vaut décidément mieux éviter de reprendre une deuxième cuillère.
Le Blu-ray
[4/5]
Film après film, Rimini Éditions poursuit son remarquable travail de réhabilitation du cinéma de genre, en offrant ce mois-ci à The Stuff un Blu-ray particulièrement soigné, qui rend pleinement justice à l’imagination débordante de Larry Cohen. Présenté dans un élégant fourreau cartonné reprenant l’affiche originale, le disque s’inscrit parfaitement dans la ligne éditoriale de l’éditeur, toujours prompt à remettre en lumière les grandes heures de la série B américaine. Côté image, le master proposé impressionne par sa stabilité et son niveau de détail. Le grain argentique est respecté avec beaucoup de naturel, les couleurs retrouvent une belle vitalité sans jamais sombrer dans la saturation artificielle, et les contrastes mettent admirablement en valeur les nombreuses scènes nocturnes ainsi que les effets spéciaux mécaniques. Bien sûr, quelques plans accusent encore les limites inhérentes aux conditions de tournage ou aux effets optiques de l’époque, mais rien qui ne nuise jamais réellement au plaisir pris devant le film. Côté son, les pistes VF et VO en DTS-HD Master Audio 2.0 se montrent quant à elles très satisfaisantes. La version originale bénéficie naturellement du phrasé inimitable de Michael Moriarty et de l’énergie des dialogues écrits par Larry Cohen, tandis que la version française demeure particulièrement attachante, avec un doublage complètement barré et une restitution claire des échanges.
Les suppléments constituent un autre argument de poids de cette édition. La présentation du film par Mylène Da Silva (14 minutes), offre une bonne mise en contexte de l’œuvre et revient avec enthousiasme sur la place si particulière qu’occupe The Stuff dans la filmographie de Larry Cohen, tout en mettant en lumière la modernité de son discours sur la société de consommation. Mais le véritable morceau de choix de cette édition reste néanmoins le passionnant making of rétrospectif (52 minutes), qui se révèle, en dépit de quelques fautes sur les sous-titres, d’une richesse remarquable. Entre les interventions de Larry Cohen, du producteur Paul Kurta, de l’actrice Andrea Marcovicci, du spécialiste des maquillages et effets mécaniques Steve Neill et du critique Kim Newman, le documentaire retrace avec précision la genèse du projet, son financement, son tournage et sa réception. Les participants détaillent le fonctionnement très particulier de Larry Cohen, cinéaste capable d’improviser tout en gardant un contrôle étonnant sur son budget, comparant presque son travail à celui d’un musicien de jazz. Le documentaire revient également sur la conception des publicités fictives du Stuff, sur les nombreuses astuces de mise en scène, sur les miniatures, les matte paintings, les effets mécaniques ou encore sur les différentes matières utilisées pour donner vie à cette substance blanche aussi appétissante qu’inquiétante. Larry Cohen y explique avec beaucoup de franchise combien les campagnes publicitaires pour les cigarettes destinées aux soldats américains durant la Seconde Guerre mondiale ont nourri sa réflexion sur le consumérisme et la dépendance. Plusieurs anecdotes savoureuses viennent ponctuer l’ensemble, qu’il s’agisse des corrections apportées par le réalisateur à certains effets spéciaux jugés insuffisamment convaincants ou des souvenirs parfois cocasses d’Andrea Marcovicci. Passionnant de bout en bout, ce généreux programme de suppléments constitue un complément idéal au film et confirme une nouvelle fois le soin avec lequel Rimini Éditions accompagne ses sorties patrimoniales.
























