Le Violent

États-Unis, 1950
Titre original : In a Lonely Place
Réalisateur : Nicholas Ray
Scénario : Andrew Solt et Edmund H. North, d’après une histoire de Dorothy B. Hughes
Acteurs : Humphrey Bogart, Gloria Grahame, Frank Lovejoy et Carl Benton Reid
Distributeur : Park Circus France
Genre : Drame
Durée : 1h33
Date de sortie : 19 mars 2025 (Reprise)
3/5
Situé au croisement entre le film noir et le mélodrame romantique, Le Violent permet surtout à ses deux vedettes de briller. Alors que le scénario du quatrième long-métrage de Nicholas Ray sonde assez consciencieusement les hauts et les bas d’une relation amoureuse instable, Humphrey Bogart et Gloria Grahame réussissent avec panache à insuffler des sentiments brûlants dans cette sinistre affaire. Mieux encore, sous réserve d’une répartition des rôles plutôt datée entre l’homme pathologiquement tourmenté à qui la femme vole au secours quitte à se mettre elle-même en danger, le récit évite le chemin de la facilité en préservant à ses deux personnages principaux une certaine ambiguïté morale. Celle-ci n’a aucun mal à s’épanouir dans le contexte d’un microcosme du monde du cinéma que Ray passe au crible avec un mélange d’ironie et d’amertume précoce du plus bel effet.
Néanmoins, cette histoire d’un amour maintes fois contrarié souffre en parallèle de ses fils narratifs bien trop apparents. Le prétexte initial de l’enquête autour d’un meurtre que le héros mélancolique, voire cynique aurait pu commettre finit trop rapidement par traîner en longueur, tandis qu’en face, l’eau de rose s’apprête à couler à flots. Certes, il n’en est rien, grâce aux scrupules de la future mariée potentielle, guidée davantage par sa passion quasiment aveugle pour son amant que par d’éventuelles explications sommaires de l’ordre de la psychologie de comptoir. Mais le va-et-vient régulier entre les méthodes d’investigation laborieuses des forces de l’ordre et cette relation trop belle pour être vraie n’autorise à aucun moment le récit d’atteindre une vigueur cinématographique notable.

Synopsis : Alors que la carrière du scénariste Dixon Steele tourne au ralenti depuis un certain temps, son agent lui propose l’adaptation d’un roman pour son prochain projet. Il l’invite à le lire jusqu’au lendemain, avant de s’engager auprès du réalisateur. Guère empressé de passer une nuit blanche en lisant cette histoire qui ne l’intéresse point, Dixon invite l’hôtesse vestiaire Mildred qui l’a déjà lue avec application chez lui pour qu’elle lui en fasse le résumé. Or, la nuit même, la jeune femme est retrouvée morte. Au petit matin, Dixon est convoqué au commissariat comme principal suspect. Il y fait la connaissance de sa voisine Laurel Gray, qui lui fournit sans sourciller un alibi.

Un si doux visage
Au tout début des années 1950, la réputation de Humphrey Bogart n’était plus à faire. Par contre, pendant cette dernière ligne droite de son illustre carrière jusqu’à sa disparition en 1957, l’acteur a pris un certain plaisir à varier des aspects de son personnage type du grincheux au cœur en or. Ici, l’essentiel de l’enjeu dramatique du film repose sur sa capacité à nous rendre tant soit peu sympathique un homme au bout du rouleau, bagarreur invétéré, menacé d’une inculpation pour meurtre qui rêve contre toute attente de sa rédemption par voie romantique.
Cette renaissance inattendue fonctionne avant tout par le biais du comportement presque bipolaire de son personnage. Pour Dixon Steele, il suffit d’un rien, de la moindre provocation ou d’un mot pris de travers, pour qu’il parte dans un accès de rage dont l’unique moyen d’expression est la violence. En dehors de ces parenthèses d’un décrochage assez caricatural, il s’avère être le plus adorable des amants. Un authentique Roméo sur le tard qui, dans tout son apitoiement ironique sur soi, ne pensait plus trouver le grand amour.
Si ce n’était pour le jeu tout en subtilité de Gloria Grahame, sa partenaire à l’écran et accessoirement l’épouse du réalisateur à ce moment-là – par ailleurs, leur mariage était d’ores et déjà sur le déclin lors du tournage et elle avait finit par épouser quelques années plus tard en quatrième noces le fils de Nicholas Ray, mais c’est une autre histoire … –, le rôle de cette femme acquise corps et âme à son chéri de scénariste lugubre aurait facilement pu sonner faux. Car on ressent quand même une dose considérable de sexisme, certes propre aux mœurs poussiéreuses des années ‘50, dans cet emploi qui consiste au fond à se mettre au service d’un homme au caractère pour le moins trouble.
Taper inlassablement ses manuscrits à la machine, excuser sa moindre crise de nerfs et même fermer lâchement les yeux devant les faits passés de violence conjugale de sa part qui lui sont exposés sans équivoque par la police : tel paraît être le cahier de charges pour le moins discutable de Laurel. L’intensité finement calibrée de l’interprétation de Grahame sait passer outre ces casseroles d’un autre âge afin de nous faire croire largement à la sincérité des sentiments contradictoires de son personnage.

Le téléphone sonne
La force relative des liens amoureux qui unissent les deux personnages principaux ne trouve hélas pas d’équivalent satisfaisant du côté du reste de l’intrigue. Le règlement de compte cinglant avec l’industrie du cinéma sur lequel se basaient encore les premières séquences du Violent passe ensuite à l’arrière-plan. Tout comme un quelconque suspense par rapport à la culpabilité supposée de Dixon. À sa place, nous avons alors droit au portrait partiellement réussi d’un homme au comportement à part, mais dont la probité morale demeure in extremis intacte. Au lieu d’interroger sérieusement le poids des normes sociales auxquelles le protagoniste ne sait pas ou ne souhaite pas se conformer, le scénario multiplie les pistes singulières qui finissent par mener nulle part. À l’image des drôles de compensations tardives qu’il transmet de façon anonyme aux victimes de ses accès de rage incontrôlée.
L’autre point de faiblesse légère du film se situe du côté de ses personnages secondaires. Alors que le couple vedette assume souverainement l’effort majeur pour nous impliquer dans son histoire convulsée, il n’est nullement aidé par des seconds rôles tout juste serviables. Cela vaut autant pour l’entourage professionnel de Dixon que pour les domestiques au sens large qui gravitent autour de Laurel : des visages qui passent à l’écran sans laisser réellement de trace, à moins que leur vocation collective ne soit de mettre en valeur Bogart et Grahame par leur aspect anonyme et finalement interchangeable. Un constat sans appel d’autant plus frustrant quand on le dirige vers le volet policier de l’intrigue, un véritable enchaînement de platitudes que les spectateurs de l’époque n’allaient pas tarder à retrouver à profusion dans les séries policières de la télévision naissante.

Conclusion
La filmographie de Nicholas Ray était ponctuée de quelques coups d’éclat qui sont passés globalement indemnes à la postérité : Les Amants de la nuit, Les Indomptables, Johnny Guitare, La Fureur de vivre, ainsi que dans une moindre mesure Les 55 jours de Pékin. Malgré sa réputation plus qu’élogieuse dans certains cercles cinéphiles, Le Violent n’a pas réussi à nous convaincre de sa supériorité cinématographique. Alors oui, les nombreux échanges entre Humphrey Bogart et Gloria Grahame y sont des plus explosifs, à travers une relation à fleur de peau qui risque de basculer à tout moment. En même temps, le scénario a bien trop souvent recours à des revirements pesants. Dommage que ceux-ci ne fassent rien pour perpétuer la force instinctive des étincelles qui volent entre les deux personnages principaux.













