
Un Suédois à Hollywood
Suède, 1961
Titre original : I Hollywood en reseberättelse
Auteur : Vilgot Sjöman
Éditeur : Capricci
459 pages
Genre : Récit de voyage
Date de parution : 23 janvier 2026
Format : Pdf / 122 mm X 190 mm
Prix : 25 €
3,5/5
Malgré les sérieuses difficultés financières que la société Capricci Films traverse depuis plusieurs mois, il paraît que son activité d’éditeur de livres de cinéma reste jusqu’à présent à peu près préservée. En témoigne la sortie en début d’année de « Un Suédois à Hollywood », un récit de voyage des plus passionnants au cœur du cinéma américain au milieu des années 1950. En effet, le livre de Vilgot Sjöman s’inscrit dans la ligne éditoriale de Capricci Films qui consiste à rendre disponible en langue française des ouvrages marquants de l’Histoire des livres de cinéma. Celui-ci en fait certainement partie, tant il dresse le portrait instantané d’une ville et d’une profession dont les enseignements retiennent encore toute leur pertinence 65 ans après sa publication initiale. Car les noms des responsables ont beau avoir changé en ce laps de temps conséquent, tout comme les détails de la chaîne de fabrication et de diffusion, certaines vérités sur le modèle hollywoodien à concevoir des produits cinématographiques sont indéniablement restées identiques.
La qualité principale de ce tour d’horizon californien pendant l’hiver 1955/56 est qu’il ne se laisse guère subjuguer par la poudre magique avec laquelle Hollywood cherche à assurer sa suprématie économique et culturelle quasiment depuis la naissance du cinéma. En même temps, le regard extérieur de Sjöman ne s’entête pas non plus à constamment percer à jour les failles de la mécanique finement ajustée d’un média de masse. Il en établit plutôt un état des lieux des plus révélateurs, s’intéressant autant à la façade brillante qu’à l’envers du décors avec ses travailleurs de l’ombre, du producteur au responsable de la publicité des grands studios. Sur plus de quatre-cents pages, l’auteur nous présente donc une ville de Los Angeles dépourvue de l’atmosphère idéalisée dont l’industrie du cinéma aimerait tant la parer, tout en donnant la parole à celles et ceux qui œuvrent inlassablement pour faire tourner cette grosse machine à longs-métrages commerciaux.
Avec un accent particulier mis sur la thématique de la censure, qui ne répond certes plus depuis longtemps aux règles strictes du code, mais dont les repères en termes d’exigence commerciale ont à peine évolué en plus d’un demi-siècle.

Synopsis : A l’automne 1955, le jeune Suédois Vilgot Sjöman (1924-2006) se rend à Los Angeles pour y étudier le cinéma. Le futur réalisateur de Je suis curieuse profite de son séjour pour s’interroger sur la nature même de l’industrie du cinéma américain. Alors qu’il commence par désenchanter face à l’endroit aussi mythique qu’insaisissable qu’est Hollywood, il réussit néanmoins à tenir une vingtaine d’entretiens avec des professionnels du secteur. De l’actrice Deborah Kerr et l’acteur Robert Ryan, en passant par l’acteur-producteur Burt Lancaster et les producteurs Arthur Hornblow Jr. et John Houseman, jusqu’aux réalisateurs Robert Aldrich et George Stevens, ils ont toutes et tous leur mot à dire sur le fonctionnement d’un microcosme mi-artistique, mi-commercial des plus singuliers. Cet outil de la domination mondiale du divertissement était né de l’imagination d’un pionnier comme le producteur Irving G. Thalberg, tout en étant alors encore étroitement surveillé par la censure, sous forme de code de bonne conduite.

L’Amérique vue autrement
Pour quiconque rêve un jour de faire un pèlerinage cinéphile à Hollywood, on ne peut que lui conseiller chaudement de commencer ses préparatifs de voyage par la lecture fort instructive d’« Un Suédois à Hollywood ». Il est en fait peu probable qu’entre-temps les choses aient changé en bien, tant le regard de Vilgot Sjöman met en évidence la topographie urbaine placée sous le signe de la voiture. A y regarder de plus près, ce moyen de locomotion s’avère bien plus représentatif de la capitale officieuse du cinéma mondial que tous les signes artificiels de glamour réunis. Que ce soit la découpe peu organique de la ville en quartiers hermétiquement séparés les uns des autres, les grandes artères de circulation sans vie mais avec d’interminables bouchons à l’heure de pointe ou bien une pollution permanente de l’air, il n’y en a que pour la voiture dans cette Amérique apparemment à aborder uniquement depuis l’espace faussement sécurisé derrière le volant.
Ce n’est que bien plus tard dans son livre que l’auteur cite également des aspects plus positifs de son pays d’adoption pour un semestre. Comme cette générosité légendaire qui facilite à première vue l’accès à certains cercles, quitte à demeurer si fâcheusement superficielle que tout échange plus profond reste sensiblement plus difficile à établir. Dans ce contexte, la lecture est facilitée par l’absence de références excessives aux origines suédoises de Vilgot Sjöman. Rares, voire carrément inexistantes sont ainsi les comparaisons directes avec son pays d’origine. Tout juste opère-t-il un bref détour à la tout fin de l’ouvrage sur soit l’opposition à la mentalité américaine, soit son appréciation par la littérature suédoise. Sinon, son propos se distingue par une grande lucidité à l’égard des facettes multiples par lesquelles se laissent définir les États-Unis. Or, celles-ci n’apparaissent jamais ou en tout cas rarement sur les écrans de cinéma du monde entier, inondés par les produits de l’usine hollywoodienne.

Hollywood, une industrie ordinaire
Tout comme l’aspect global d’Hollywood en tant que lieu risque de ne pas avoir trop changé depuis l’écriture d’« Un Suédois à Hollywood », le fonctionnement de son moteur économique devrait être aussi toujours le même dans ses grandes lignes au milieu des années 2020. Car il serait facile de remplacer le nom de Dore Schary, le patron éphémère de la Metro-Goldwyn-Mayer alors en pleine tempête, par celui de magnats contemporains tels que Ted Sarandos chez Netflix ou David Ellison chez Paramount sans rien changer d’essentiel au mode opératoire de ces conglomérats médiatiques. D’où une étonnante et fort appréciable fraîcheur dans l’approche de Vilgot Sjöman. Ce dernier s’intéresse autant au sort de la vieille dame qui vend des plans touristiques au bord de la route qu’à la stratégie farfelue de contournement du code de production, censé préserver le pauvre public américain – habité d’une innocence tout à fait illusoire – de toute influence moralement néfaste.
Sauf que le caractère hautement hypocrite de toutes ces manœuvres de censure n’est un mystère pour personne dans l’Hollywood des années 1950. Y compris l’auteur, suffisamment honnête d’un point de vue intellectuel pour intégrer ce fléau social dans un survol à la fois historique et social de ce problème récurrent, ayant pris de nos jours des formes plus subtiles et par conséquent plus dangereuses. De la même façon, Sjöman est aucunement dupe de l’excitation qui s’empare de la communauté hollywoodienne pendant les longs mois de la saison des Oscars. Cette année-là, le grand gagnant s’appelait Marty de Delbert Mann, avec Ernest Borgnine en boucher timide, vedette d’une production indépendante que les grands studios étaient alors incapables de mettre en chantier. Ce qui nous ramène à la surprenante fragilité économique d’une industrie en perpétuelle évolution … pour que le statu quo puisse rester au fond immuable.

Conclusion
Grâce à la plume factuelle et solidement instruite de Vilgot Sjöman, ce « Suédois à Hollywood » nous en apprend plus sur ce temple suranné du cinéma mondial qui se dresse à près de dix mille kilomètres au bord du Pacifique qu’on aurait pu le croire de prime abord. Le jeu habile entre récit de voyage éclairé et intrusion ordonnée dans l’arrière-boutique du monde du cinéma américain se traduit par un fil narratif des plus instructifs. Et pour ce qu’il nous apprend sur les particularités de cette période-là, nullement plus commode que la nôtre, avec sa concurrence croissante de la part de la télévision, son inflation galopante du côté des budgets de production et ses restrictions d’expression formulées d’une manière passablement archaïque. Et par le constat précieux que finalement (très) peu de choses ont changé en ces 70 ans passés, lorsqu’il s’agit de faire vivre toute une industrie par l’intermédiaire d’un divertissement destiné au plus grand nombre de spectateurs et de spectatrices. Que du bon, en somme ! Avec toutefois l’infime bémol que les films cités le sont exclusivement avec leur titre français.















