Critique : En attendant les hirondelles

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France, Allemagne, Algérie, 2017
Titre original : –
Réalisateur :
Scénario : Karim Moussaoui et Maud Ameline
Acteurs : , Sonia Mekkiou, , Hania Amar
Distribution : Ad Vitam
Durée : 1h53
Genre : Drame
Date de sortie : 8 novembre 2017

Note : 3/5

Après avoir dominé l’actualité du monde maghrébin depuis le point de vue français au cours des années 1990, ponctuées par une poussée inquiétante du terrorisme islamiste, l’Algérie s’est depuis en quelque sorte fait voler la vedette médiatique par ses voisins, davantage investis dans le printemps arabe et tout ce qu’il implique en termes d’évolutions politiques et sociales à vitesses multiples. Pendant ce temps, dans le pays du vieux régent grabataire, plus rien ne bouge, au grand dam d’une génération sacrifiée après l’autre, prisonnière d’un statut quo avec lequel la plupart des Algériens feignent de s’arranger tant soit peu. Dans ce contexte délétère pour l’âme d’un peuple, le premier film de Karim Moussaoui aurait pu faire l’effet d’une bombe, en réveillant les consciences somnambules grâce à son doigt pointé là où ça fait mal. Sauf que En attendant les hirondelles relève plus du constat hautement subtil et intelligent que du brûlot filmique radical, sur le passage duquel plus rien ne restera comme avant. Sa forme narrative singulière, repartie en somme en trois récits qui s’enchaînent presque imperceptiblement, a surtout pour finalité d’instaurer une sensation de continuité, comme si le cours de la vie en Algérie progressait stoïquement, peu importe les décisions que les personnages prennent à leur échelle individuelle. Il s’agit donc d’une suite passionnante et incroyablement fluide d’observations, alors que le sujet majeur du scénario paraît au contraire être l’inertie d’une civilisation toute entière.

Synopsis : Trois histoires dans l’Algérie d’aujourd’hui : Le promoteur immobilier Mourad devient le témoin involontaire d’une agression en pleine nuit dans un quartier désert de la banlieue d’Alger. Son chauffeur Djalil prend quelques jours de congé, afin de conduire son ancienne copine Aïcha, ainsi que son père, à son mariage avec un autre homme en province. Le neurologue Dahman, sur le point d’épouser sa cousine, est rattrapé par son passé, lorsqu’il avait été enlevé par un groupe de terroristes pour soigner leurs blessés.

De fil en voiture

Pris depuis une grue qui suit le cheminement à vitesse modérée d’une voiture à travers différents décors urbains, les premiers plans du générique de En attendant les hirondelles ont beau donner d’abord l’impression d’être purement illustratifs, ils gagnent en importance et en sens au fur et à mesure que l’intrigue revient à cette figure de style particulièrement en phase avec son propos. Une course en voiture n’est ainsi pas seulement le point de départ et parfois d’arrivée des épisodes. Elle symbolise de même l’état d’esprit hermétiquement compartimenté des personnages. Leur façon d’être porte à la fois les marques d’une distance de sécurité à respecter, surtout dans les situations les plus affectivement périlleuses, et la carapace d’une superficialité acquise à force de côtoyer un quotidien algérien auquel l’intruse française, interprétée avec son flegme habituel par , ne comprend rien. Or, la maîtrise narrative du réalisateur consiste justement à perturber cet état de suspension existentielle. Il y parvient sans faire de vague, parce que son premier long-métrage se distingue par une très belle pudeur. Karim Moussaoui sait cependant créer une intensité en sourdine qui finit par laisser à fleur de peau les hommes et les femmes dont les destins s’y entrechoquent à intervalles irréguliers, voire le spectateur, pris lui-même dans le maelstrom déterminé d’une œuvre cinématographique, qui cache magistralement ses véritables intentions.

Un pays à l’arrêt

Chacune des trois histoires contées aurait pu déboucher en toute logique sur la durée conventionnelle d’un film. La première aurait pu prendre le virage du thriller, avec ce père divorcé que les remords poussent à se confronter à la loi du silence et à sa propre lâcheté ; la deuxième aurait aisément pu finir en mélodrame romantique, porté par ce couple d’amoureux du passé qui ose défier l’avenir le temps d’une danse sur une bande son au présage tragique, l’emploi de la musique classique versant Jean-Sébastien Bach oblige ; puis, la troisième dispose de tous les ingrédients nécessaires au mélange édifiant entre une relecture des chapitres les plus sombres de l’Histoire algérienne récente et une chance à donner à la progéniture bâtarde de cette période trouble. De toute évidence, tel n’était pas le projet artistique et social du réalisateur, qui excelle plutôt à soigner les transitions – comment en effet ne pas être bluffé par l’apparition fulgurante d’un groupe de bateleurs venu de nulle part pour disparaître aussitôt une fois leur rôle d’intermède musical accompli ? – et à brosser les grands traits d’un portrait plus abstrait de son pays. Car le récit n’opère point une trajectoire circulaire sur laquelle les personnages se recroiseraient tôt ou tard, en dépit de l’apparition fallacieuse de Mourad au troisième acte. La linéarité imperturbable est le maître-mot ici, grâce au motif d’un éternel recommencement. Celui-ci n’est jamais plus évident que lorsque un personnage secondaire de la lutte pour la réhabilitation de son nom de la part du médecin reprend le flambeau, en route pour une quatrième partie qui doit néanmoins rester inachevée. Nous avons en fait désormais vu assez de la vie cadenassée des Algériens pour adhérer au point de vue certes désabusé, mais pas encore complètement résigné de Karim Moussaoui.

Conclusion

Et une pépite cinématographique supplémentaire issue de la sélection Un certain regard du dernier Festival de Cannes ! Avec En attendant les hirondelles, le réalisateur Karim Moussaoui ne réussit pas seulement son passage au long-métrage, il jette avant tout un regard sans jugement, ni pesanteur sur son pays natal, le grand absent des préoccupations internationales. Les trois histoires qu’il y esquisse avec une élégance certaine n’ont rien de platement représentatif, elles sont juste les symptômes d’un malaise profond, en panne d’un remède évident. Enfin, ce film remarquable nous a permis de découvrir deux comédiens qui ne le sont pas moins, de la génération des pères Mohamed Djouhri dans le rôle de Mourad, ainsi que le jeune et séduisant Mehdi Ramdani dans celui de Djalil.

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