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Critique : Vers la lumière


Japon : 2017
Titre original : Hikari
Réalisation :
Scénario : Naomi Kawase
Acteurs : , ,
Distribution :
Durée : 1h43
Genre : drame, romance
Date de sortie : 10 janvier 2018

4.5/5

Très régulièrement, il y a un jour du mois de mai qui voit de nombreuses personnes être plongées dans l’incompréhension la plus totale. Ce jour, c’est celui où est annoncé le palmarès du Festival de Cannes, l’incompréhension étant générée par la présence, dans ce palmarès, d’un film rejeté par le plus grand nombre ou par l’absence d’un film ayant conquis la majorité des spectateurs. C’est ainsi que, cette année, nombreux ont été celles et ceux qui n’ont pas compris comment le jury présidé par Pedro Almodovar avait pu passer à côté de la délicatesse et de la profondeur du film de Naomi Kawase, Vers la lumière.

Synopsis : Misako passe son temps à décrire les objets, les sentiments et le monde qui l’entoure. Son métier d’audiodescripteur de films, c’est toute sa vie. Lors d’une projection, elle rencontre Masaya, un photographe au caractère affirmé dont la vue se détériore irrémédiablement. Naissent alors des sentiments forts entre un homme qui perd la lumière et une femme qui la poursuit.

Une relation née de la lumière

Le travail de Misako consiste à mettre des mots sur des images : spécialiste de l’audiodescription de films, elle doit arriver à permettre à l’imaginaire de mal-voyants, voire de non-voyants, de reconstituer les images des œuvres cinématographiques qui leur sont proposées. La tâche est difficile, le juste milieu étant difficile à trouver entre une description trop précise qui ne laisserait pas assez de place à l’imaginaire du spectateur et une description insuffisamment détaillée qui ne permettrait pas une bonne reconstitution de l’histoire. C’est pourquoi Misako, dans le but de peaufiner son texte, participe à des projections-test auprès d’un échantillon de personnes déficientes visuelles. D’ordinaire, les remarques sur le travail de Misako sont presque toujours bienveillantes, mais, un jour, elle fait l’objet d’une critique sévère de la part d’un des participants d’une séance de test : pour Nakamori, Misako a le tort d’aller plus loin que la simple description des scènes, de rentrer dans le domaine de leur interprétation.

Malgré cette entrée en matière peu amène, une relation va se nouer entre Misako et Nakamori. Une relation dont le centre de gravité est la lumière. En effet, Misako a un métier qui consiste à décrire la lumière des œuvres cinématographiques et elle garde toujours en elle la nostalgie des couchers de soleil qu’elle allait admirer avec son père, disparu plusieurs années auparavant ; quant à Nakamori,  c’est un photographe de renom qui refuse la situation qu’il est en train de vivre : la perte progressive de l’accès à la lumière à cause d’une maladie dégénérative qui le plonge petit à petit dans le noir.

De nouveau, Naomi Kawase fait mouche

C’est une évidence : sans lumière, il n’y a pas de cinéma. D’ailleurs, par le plus heureux des hasards, la naissance du cinéma ne doit-elle pas beaucoup au génie de deux frères ayant pour nom … Lumière ? En tout cas, c’est un film qui va permettre la rencontre de Misako et de Nakamori, un film dont Misako doit réaliser l’audio-description et dans lequel le héros proclame que tout finit par s’échapper et qu’il est difficile de s’en remettre. Ce qui s’est déjà échappé pour Misako, c’est le contact avec un père très aimé et, ce qui va s’échapper, c’est celui avec une mère peu à peu gagnée par la folie. Chez Nakamori, c’est la vue qui s’échappe alors même qu’il fait sien cette affirmation : « Rien n’est plus beau que ce que l’on a sous les yeux et qui s’apprête à disparaître. »

Après Les délices de Tokyo, œuvre passionnante et délicate sur le goût, c’est donc à d’autres sens que Naomi Kawase consacre Vers la lumière : la vue, bien sûr, mais aussi les sens particulièrement développés chez les malvoyants, l’ouïe et le toucher. De nouveau, la réalisatrice fait mouche, amenant le spectateur à réfléchir sur le regard et sur la mémoire, sur la vieillesse et le déclin qui en découle, réussissant à l’émouvoir sans tremper son film dans le pathos. Vers la lumière propose aussi une réflexion sur le cinéma, sur sa capacité à refléter le réel, sur ce qu’on peut retirer d’un film lorsqu’on le voit de ses propres yeux et sur ce qui se passe lorsqu’on le « voit » au travers d’une description réalisée par un tiers : une vision qui peut s’avérer très profonde et d’une grande amplitude lorsque le travail est bien fait. C’est d’ailleurs en ayant eu l’impression de redécouvrir son film lors d’une séance d’audio-description de Les délices de Tokyo qu’a germé chez Naomi Kawase l’idée de mettre en scène le personnage de Misako !

Avec le thème que son titre annonce sans ambigüité, le spectateur peut s’attendre à voir un film faisant l’objet d’un travail important sur la lumière. Grâce aux talents combinés de Naomi Kawase et de , son Directeur de la photographie, le risque qu’il soit déçu est infime. On peut remarquer que ce travail passe très souvent par des visages filmés en plans rapprochés, à fleur de peau, telle une métaphore de leur âme. Concernant l’ouïe, ce sens permet de faire naître les images à partir des mots prononcés pour l’audiodescription, il donne aussi à un malvoyant la possibilité de recevoir les sons de la nature, agissant comme un sonar qui tracerait la carte du paysage. Quant au toucher, c’est par des images très sensuelles que Naomi Kawase le met en scène : la main de Nakamori qui, caressant délicatement son appareil photo, en dessine les contours ; la main qu’il saisit fébrilement quand, dans le bus, il plonge dans la nuit. Des gestes qui, alors, en disent bien plus que les mots.

Le casting

Jouissant d’une certaine notoriété dans son pays, la comédienne japonaise Ayame Misaki, l’interprète de Misako, était pour nous une totale inconnue. Grâce au  jeu tout en nuance dont elle fait preuve, Vers la lumière la transforme en très belle découverte ! Suite à ses prestations chez Jim Jarmush, chez Yoji Yamada et, déjà, chez Naomi Kawase, Masatoshi Nagase, l’excellent interprète de Nakamori, nous est par contre beaucoup plus familier. Quant à Tatsuya Fuji, l’interprète principal du film faisant l’objet d’une audio-description, on peut voir dans ce choix un clin d’œil de la part de Naomi Kawase ou alors, tout bêtement, le fruit du hasard : il y a un peu plus de 40 ans, Tatsuya Fuji était l’interprète principal de L’empire des sens et le voilà interprétant un rôle dans un film s’intéressant à plusieurs de nos sens.

Vers la lumière étant une coproduction franco-japonaise, on ne sera pas trop surpris par le nom du compositeur de la musique de ce film : . Une musique en totale symbiose avec le film, sachant se faire discrète tout en ajoutant sa part d’émotion lorsqu’elle est présente.

Conclusion

Même si elle n’a pas abandonné les thèmes qui lui sont chers, la rencontre a priori improbable entre deux êtres, son amour de la nature, Naomi Kawase semble s’orienter vers un cinéma pouvant être apprécié par un public plus large. En fait, Vers la lumière, tout comme Les délices de Tokyo, peut faire l’objet de plusieurs niveaux de « lecture » : tous les spectateurs pourront y trouver leur plaisir en voyant une histoire sentimentale tout à la fois poétique, sensuelle, poignante et délicate, en savourant le travail important effectué sur la lumière. Certains chercheront à creuser davantage et seront confrontés à des réflexions sur la perte de ce qui nous est cher, sur le deuil, sur la mémoire, sur la place du cinéma dans notre perception de la réalité du monde. Un très beau film, oublié par le Jury du Festival de Cannes 2017 mais couronné à juste titre par le Jury Œcuménique.

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Auteur

Jean-Jacques

Cet article a été rédigé par Jean-Jacques Corrio, Rédacteur de Critique Film. Lire tous ses articles