Critique : L’étreinte du serpent

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L’étreinte du serpent

l'étreinte du serpent affiche Colombie : 2015
Titre original : El abrazo de la serpiente
Réalisateur : Ciro Guerra
Scénario : Ciro Guerra, Jacques Toulemonde Vidal
Acteurs : Jan Bijvoet, Brionne Davis, Nilbio Torres, Antonio Bolivar
Distribution : Diaphana Distribution
Durée : 2h05
Genre : Drame, aventure
Date de sortie : 23 décembre 2015

2,5/5

Aujourd’hui âgé de 34 ans, le réalisateur colombien Ciro Guerra avait déjà deux longs métrages à son actif avant de se lancer dans la réalisation de L’étreinte du serpent. Le premier, L’ombre de Bogota, présent dans divers festivals dès 2004, avait déjà eu droit, en 2008, à une sortie hexagonale. Curieusement, le suivant, l’excellent L’accordéon du diable (aussi appelé Les voyages du vent) était resté sur le quai dans notre pays malgré sa présence dans la Sélection Un Certain Regard de 2009. La présence de L’étreinte du serpent dans la sélection de la Quinzaine des Réalisateurs de Cannes 2015, couronnée par l’obtention de l’Art Cinema Award, ainsi que le bon accueil réservé par le public cannois, justifiaient qu’un distributeur s’intéresse à ce film et le présente sur nos écrans.

 

Synopsis : Karamakate, un chaman amazonien puissant, dernier survivant de son peuple, vit isolé dans les profondeurs de la jungle. Des dizaines d’années de solitude ont fait de lui un chullachaqui, un humain dépourvu de souvenirs et d’émotions. Sa vie est bouleversée par l’arrivée d’Evans, un ethnobotaniste américain à la recherche de la yakruna, une plante sacrée très puissante, possédant la vertu d’apprendre à rêver. Ils entreprennent ensemble un voyage jusqu’au cœur de la forêt Amazonienne au cours duquel,  passé, présent et futur se confondent, et qui permettra à Karamakate de retrouver peu à peu ses souvenirs perdus.

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Théo, Evan, Karamakate et une plante sacrée

C’est au cœur de l’Amazonie colombienne que nous conduit Ciro Guerra, une région qui, depuis longtemps, chatouillait la curiosité du réalisateur par son immensité et son côté mystérieux. Dans L’étreinte du serpent, il conduit en parallèle deux histoires séparées de 40 années mais dans lesquelles, à chaque fois, un explorateur blanc part à la recherche d’une plante bien précise, la yakruna, une plante sacrée aux vertus thérapeutiques et hallucinogènes et qui pousse sur les arbres à caoutchouc. Dans les deux histoires, c’est le même indien, Karamakate, qui les conduit vers l’endroit où l’on peut trouver cette plante. La première histoire se déroule au début du 20ème siècle. L’ethnologue allemand Théo, accompagné de Manduca, un indien européanisé, parcourt la région du Vaupés, au sud-est de la Colombie. Lorsque Théo tombe malade, les deux hommes demandent de l’aide à Karamakate, un indien solitaire qui déteste les envahisseurs blancs. Ce rejet de ceux qui ont exterminé son peuple le pousse dans un premier temps à refuser de soigner Théo, mais il finit par accepter d’accompagner Théo et Manduca lorsque Théo lui assure qu’il peut lui permettre de retrouver d’autres survivants de sa tribu, tribu détentrice de la yakruna. La deuxième histoire est celle d’un botaniste américain, Evan, qui, ayant lu le livre écrit par le premier, veut absolument trouver cette fameuse plante qui permet de libérer les nuits en conduisant vers des rêves à caractère psychédélique. Lui aussi va rencontrer Karamakate, que la solitude a transformé en « chullachaqui », un homme privé de souvenirs et qui ne sait plus qui il est.

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Un indien dans la jungle

Dans l’écriture de son scénario, Ciro Guerra s’est inspiré de récits de voyage écrits par l’ethnologue allemand Theodor Koch-Grunberg et l’ethnobotaniste américain Richard Evans Schultes. L’emprise délétère de la jungle sur les personnages peut rapprocher L’étreinte du serpent de Aguirre, la colère de Dieu, de Fitzcarraldo et de Apocalypse Now. La perte de repère d’occidentaux blancs s’aventurant en territoire hostile peut aussi faire penser à Jauja, le dernier film de l’argentin Lisandro Alonso. Toutefois, par rapport à ces films, la particularité de L’étreinte du serpent réside dans le fait que le personnage central n’est pas un «blanc», c’est un indien, c’est Karamakate. Ce qui permet d’être témoin d’un renversement de situation avec deux indiens qui sont d’accord pour affirmer la nécessité d’éduquer les blancs ! Autre particularité, le fait que ce film qui se passe dans la couleur a priori très verte de la jungle amazonienne a été tourné en Noir et Blanc. Au cours des pérégrinations de Théo et d’Evan avec Karamakate, des rencontres se font, avec une tribu et son chef, avec une communauté religieuse dans laquelle un moine capucin prétend « éduquer » de jeunes indiens, avec une femme atteinte de leishmaniose dont le mari demande à Karamakate de la guérir. Le voyage dans lequel nous mène Ciro Guerra se passe à la fois dans l’esprit des deux explorateurs, sortis de leurs repères « occidentaux » face à des indiens qui eux sont dans leur élément naturel, et dans l’histoire de cette région avec l’évocation des méfaits causés par les colonisateurs, et, tout particulièrement, de ceux qui s’étaient accaparés les plantations d’hévéa. Reste, s’agissant de porter un jugement sur ce film, un paramètre important, le ressenti personnel, cet élément très subjectif qui fait qu’on peut ne pas totalement adhérer à un film alors qu’on lui reconnait toutes les qualités évoquées ci-dessus. Une raison objective pouvant expliquer cette réticence ? Sans doute le côté « New Age » un peu trop affirmé tout au long du récit.

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Une distribution majoritairement amérindienne

La distribution de L’étreinte du serpent est très majoritairement amérindienne et on peut détacher trois interprètes parmi tous ceux qu’on rencontre dans le film. Tout d’abord Antonio Bolivar, qui interprète le rôle de Karamakate vieux. Métissé Ocaína et Huitoto, il avait déjà travaillé sur d’autres films qu’il a tendance, aujourd’hui, à rejeter parce qu’il estime qu’ils n’ont pas respecté sa culture. Ce ne sera pas le cas pour L’étreinte du serpent, un film qui, pour lui, montre les aspects les plus précieux de la culture indienne. Un avis que partage Nilbio Torres, qui joue Karamakate jeune, et pour qui L’étreinte du serpent représentait la première apparition au cinéma. Quant à Manduca, c’est Yauenkï Miguee, un indien ticuna, qui l’interprète. Au sujet de ces interprètes indiens, on notera qu’il est rare d’entendre autant de langues différentes parlées dans un film : cubeo, huitoto, wanano et ticuna en plus de l’espagnol, du portugais, de l’allemand, du catalan et du latin ! Quant aux deux comédiens qui représentent le monde des intrus, l’un nous est plus connu que l’autre. En effet, c’est le belge Jan Bijvoet, tête d’affiche de Borgman, qui joue le rôle de Théo, celui d’Evan étant interprété par l’américain Brionne Davis. Quant à la photographie, particulièrement réussie, on la doit à David Gallego.


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Conclusion

En se lançant dans L’étreinte du serpent, le projet de Ciro Guerra était ambitieux. Malgré les nombreuses difficultés rencontrées en cours de tournage, il a réussi à le mener à bien et on doit le féliciter d’avoir su aussi bien respecter la culture indienne. Reste le problème inhérent à toute représentation de pratiques plus ou moins chamanistes : la position du curseur. Est-il ou n’est-il pas allé trop loin dans une vision de type New Age ? La réponse ne peut qu’être personnelle !

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