Critique : Une vie violente

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Une vie violente

France, 2016
Titre original : –
Réalisateur : Thierry De Peretti
Scénario : Thierry De Peretti et Guillaume Bréaud
Acteurs : Jean Michelangeli, Henri-Noël Tabary, Marie-Pierre-Nouveau, Cédric Appietto
Distribution : Pyramide
Durée : 1h53
Genre : Drame
Date de sortie : 9 août 2017

Note : 4/5

Présenté à la Semaine de la Critique du dernier Festival de Cannes, le deuxième long-métrage de Thierry De Peretti jette un regard nullement folklorique sur le maquis corse. Il procède au contraire à une plongée presque sobre dans un milieu hermétiquement fermé aux Français du continent, pour aboutir à un portrait à la fois nuancé et pessimiste des hommes en charge de cette île, qui fait autant rêver que cauchemarder la conscience collective. Dans Une vie violente, les paysages magnifiques ont beau nous faire amèrement regretter les vacances et l’accent chantant nous y ramener avec une nostalgie passagère, il n’est nullement question d’y perpétuer les préjugés et autres codes établis depuis longtemps, toujours sous l’emprise d’une condescendance vaguement coloniale. Le cheminement du personnage principal, pris à peu de choses près malgré lui dans l’engrenage de l’engagement nationaliste, qui tournera tôt ou tard à l’extrémisme et à une spirale de la violence inextricable, intrigue surtout grâce à l’équilibre délicat qu’il emprunte à la fois au fatalisme d’un côté et au ressenti de l’attachement passionnel à la terre et au sang de l’autre. Car loin de l’urgence artificielle créée à tout va dans chaque film de gangster ordinaire, la mise en scène sait prendre son temps ici. Elle le fait, avec une certaine insistance, pour mieux indiquer à quel point il est compliqué, voire impossible, de se soustraire à la règle archaïque régnant en Corse, selon laquelle l’honneur abstraite de la cause justifie l’abandon de tout raisonnement instinctif en faveur de la sécurité et de la quiétude.

Synopsis : Au milieu des années 1990, Stéphane, un étudiant sans histoires et issu d’une famille respectable de Bastia, est arrêté par la police, parce qu’il a transporté pour le compte de ses amis des armes sur le continent. Incarcéré pendant deux ans, il fait la connaissance en prison du meneur nationaliste charismatique François, qui réussit à l’embrigader dans sa cause séparatiste. Une fois sorti, Stéphane fait également participer ses amis d’enfance Christophe et Michel aux opérations du groupe révolutionnaire. Progressivement, les frictions entre les différents mouvements sur l’île se transforment en une guerre de gangs ouverte, qui obligera Stéphane de s’exiler au début du siècle à Paris. Contre l’avis de ses proches, il revient dans sa patrie pour l’enterrement de l’un de ses amis, froidement assassiné dans une vigne, alors que sa propre tête est mise à prix.

Mafia militante

Les actions terroristes ne manquent pas dans Une vie violente. D’emblée, nous devenons les témoins impuissants d’un règlement de comptes exécuté de sang froid, alors que les ouvriers procèdent aux vendanges dans un champ voisin. Ainsi, l’un des aspects constants de ce climat de terreur, qui pèse telle une chape de plomb sur la Corse, s’avère être la coexistence guère brusquée entre cette violence aveuglement brutale et un quotidien qui s’accommode tant bien que mal de ces explosions – au propre comme au figuré – qui rythment le récit. Maintes fois, c’est précisément ce décalage de tension, difficile à ignorer et pourtant incapable de bousculer le flegme des badauds humains et celui des bâtisses anciennes, par nature encore plus impassibles, qui ont déjà dû voir des flots de sang couler sur leurs parvis dans le passé sanguinaire de la région, qui en instaure une encore plus palpable dans le ton du film. En même temps, la narration de Thierry De Peretti ne nous donne jamais vraiment l’impression que chaque détail de cette guerre larvée compte individuellement, préférant de toute évidence miser sur une sensation d’étau qui se resserre imperceptiblement autour du protagoniste, sans que celui-ci ne puisse à un moment donné se raviser et nager contre le courant du maelstrom séparatiste. Ce dernier perd en effet rapidement de son charme extrémiste, susceptible de motiver des esprits jeunes et fougueux, pour nous laisser face à la complexité illisible d’un conflit, qui a l’air de ne rien chérir plus que d’ingurgiter sa propre progéniture.

La jeunesse corse à la dérive

Grâce à cette mise en avant subtile de l’oppression dans tous ses états, il devient acceptable, voire curieusement indispensable, que le scénario s’agence à partir d’une prémisse aux pieds d’argile. Au fur et à mesure que nous découvrons le passé mouvementé de Stéphane, interprété avec le stoïcisme approprié par Jean Michelangeli, nous apprenons que son exil parisien n’est point choisi, qu’il brûlerait d’envie de retourner sur sa terre natale, quitte à y trouver une mort certaine. Cette tendance suicidaire et donc assurément illogique se prive par la même occasion de toute justification de noblesse, sous forme de quelque stratagème de redressement des torts que ce soit par le biais d’un bain de sang final expiatoire. Le personnage principal affiche certes quelques velléités de retourner armé dans son village et d’y attendre ses ennemis. Mais dans les faits montrés à l’écran, il n’en est finalement rien. La conclusion trouvée par le réalisateur revêt néanmoins sa propre qualité de résignation lucide. D’abord, en laissant la parole aux femmes, la mère meurtrie par la perte inéluctable de son fils et des veuves désabusées, qui échangent tour à tour des banalités et des vérités inébranlables, en tout cas en Corse, avec une convivialité lourde de prémonitions. Puis avec ce long plan magistral, montrant le héros en sursis marcher dans la rue sur fond de ses confessions faites à un journaliste, tirées de surcroît des propos véritables d’un rescapé temporaire du marasme des groupuscules sectaires. De quoi anéantir définitivement tout espoir, pour nous de comprendre un jour l’âme corse et – bien plus grave encore – pour ce peuple fier et têtu de s’affranchir du cercle vicieux de la violence fanatique.

Conclusion

Ce n’est pas à un supplément de détente bucolique que Thierry De Peretti nous convie avec son deuxième film, quatre ans après Les Apaches. Une vie violente s’emploie au contraire avec la même intensité sourde à montrer l’envers du décor corse, impulsif, borné et attaché à un sens de l’honneur qui devrait rester inaccessible à un public continental. L’honnêteté de sa perspective et l’absence de complaisance font alors toute la qualité de ce film essentiel !

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