
Titre original : L’Homme blessé
Réalisateur : Patrice Chéreau
Scénario : Patrice Chéreau, Hervé Guibert
Casting principal : Jean-Hugues Anglade, Vittorio Mezzogiorno, Roland Bertin
Genre : Drame, Thriller Date de sortie cinéma : 25 mai 1983 Date de sortie DVD/BR : 2 septembre 2026
Durée : 1h50
Pays : France (1983)
Éditeur : StudioCanal
Troublé par le baiser que lui a donné Jean, un voyou désabusé, Henri, dix-huit ans, part à sa recherche et le retrouve. Jean l’entraîne alors dans la prostitution et le vol à main armée…
Le film
[3,5/5]
Avec L’Homme blessé, Patrice Chéreau s’aventure sur un terrain où l’amour n’a rien du petit nuage cotonneux vendu par les comédies romantiques. Henri, adolescent paumé et passablement désœuvré, croise Jean dans une gare et reçoit en pleine figure ce qui ressemble d’abord à un simple trouble avant de devenir une obsession. Le garçon veut retrouver cet homme, comprendre ce qui lui arrive, s’en rapprocher jusqu’à s’y perdre. Écrit avec Hervé Guibert, le film ne cherche jamais à transformer cette passion en joli manifeste sentimental : L’Homme blessé raconte plutôt la découverte du désir comme une expérience physique, vertigineuse et parfois franchement dangereuse. L’homosexualité n’est pas ici un sujet à expliquer au spectateur, encore moins une étiquette à coller sur le front des personnages. Elle est le territoire même dans lequel Henri avance à tâtons, avec la grâce maladroite de celui qui vient de découvrir qu’il existe des portes dont il ignorait jusqu’alors l’existence.
Sorti en 1983, L’Homme blessé arrive dans une France où les représentations homosexuelles commencent à gagner une visibilité nouvelle, mais où la liberté conquise n’empêche certainement pas les violences sociales, les jugements et les solitudes. Le film refuse d’ailleurs soigneusement l’image rassurante d’un milieu homosexuel homogène : Jean évolue dans un univers de prostitution, de combines et de rapports de force, mais Patrice Chéreau ne transforme jamais cet environnement en curiosité exotique. La violence qui s’y exerce est surtout celle du désir lorsqu’il devient dépendance. Henri ne tombe pas simplement amoureux de Jean : il lui abandonne progressivement les clés de sa propre existence. La mise en scène épouse ce vertige avec une étonnante intelligence. Les corps sont souvent enfermés dans des cadres étroits, les lieux semblent trop petits pour contenir les sentiments et les déplacements des personnages ressemblent parfois à une partie d’échecs jouée dans une pièce sans porte. L’Homme blessé trouve ainsi une forme particulièrement pertinente pour raconter l’emprise.
Cette tension entre artifice et réalisme constitue d’ailleurs l’une des grandes singularités de L’Homme blessé. Patrice Chéreau vient du théâtre et cela se sent dans la direction des comédiens, dans certains décors volontairement stylisés, dans ces lumières qui semblent parfois découper les personnages comme sur une scène. Mais cette théâtralité rencontre constamment quelque chose de beaucoup plus brut : les rues, les gares, les chambres, les corps et surtout les regards. C’est là que le film rejoint une certaine tradition du cinéma français des années 1980, celle qui pouvait faire cohabiter le romanesque et la crasse du quotidien, de La Balance à Querelle, sans jamais avoir besoin de demander la permission au bon goût. Même les moments les plus excessifs gardent une étrange vérité : quand on découvre le désir, la mesure n’est pas forcément livrée avec le mode d’emploi.
Jean-Hugues Anglade, encore au début de sa carrière, est formidable dans cette partition d’adolescent fiévreux, oscillant entre innocence, fascination et brutalité. Son Henri semble constamment sur le point de comprendre quelque chose, puis de prendre la mauvaise direction juste avant d’y parvenir. Face à lui, Vittorio Mezzogiorno compose un Jean inquiétant, séduisant et profondément insaisissable, tandis que Roland Bertin apporte une densité remarquable aux figures qui gravitent autour de cette relation. L’Homme blessé n’est certes pas toujours parfaitement équilibré : certaines situations paraissent appuyées et quelques effets de stylisation peuvent donner au récit un air un peu fabriqué. Mais cette légère raideur participe aussi de son charme singulier. Patrice Chéreau filme moins une histoire d’amour qu’un apprentissage douloureux : celui du désir, de la liberté et de leurs conséquences. Et lorsqu’un film parvient à faire comprendre qu’aimer quelqu’un peut parfois donner l’impression de découvrir le monde alors même qu’il est en train de se refermer, il laisse forcément quelques traces.
Le Blu-ray
[4/5]
La nouvelle édition Blu-ray de L’Homme blessé, proposée par StudioCanal dans sa collection « Nos Années 80 », permet enfin au film de Patrice Chéreau de retrouver une définition à la hauteur de sa photographie. La restauration est très convaincante et respecte le caractère volontairement rugueux de l’image de Renato Berta : le grain reste bien présent, les contrastes retrouvent une vraie profondeur et les scènes sombres, nombreuses dans ce film, ne sombrent plus dans le pâté numérique. Les visages gagnent également en précision sans donner l’impression d’avoir été passés au Kärcher numérique. Quelques petites traces et irrégularités peuvent encore subsister ici ou là, mais elles restent parfaitement acceptables pour un film de 1983. Le cadrage 1.66 est respecté et la palette de couleurs conserve cette tonalité froide et légèrement délavée qui participe énormément à l’atmosphère de L’Homme blessé. Une restauration récente avait déjà permis au film de revenir dans les salles, et cette édition reprend logiquement ce travail de restauration. Côté son, StudioCanal nous propose un mixage DTS-HD Master Audio 2.0, et la piste se montre propre, équilibrée et suffisamment précise pour restituer aussi bien les dialogues que l’ambiance des lieux. Les voix occupent naturellement le devant de la scène et les ambiances urbaines ne sont pas écrasées pour autant. Il ne faut évidemment pas attendre une démonstration home cinéma avec des hélicoptères traversant le salon : L’Homme blessé n’a jamais été conçu pour cela. La piste fait simplement ce qu’on lui demande, avec une belle stabilité et sans souffle envahissant.
Pour les suppléments, on commencera avec la présentation du film par Jérôme Wybon (7 minutes). L’historien du cinéma revient sur la genèse de L’Homme blessé, sa place dans la carrière de Patrice Chéreau et les particularités de cette œuvre qui ose aborder frontalement le désir homosexuel, la marginalité et les rapports de domination. Un éclairage bienvenu pour mieux saisir les intentions d’un cinéaste dont l’expérience théâtrale irrigue profondément la mise en scène. On continuera ensuite avec une série d’entretiens réalisés par Jean-Marie Charuau pour StudioCanal en 2004 (45 minutes), déjà présents sur l’édition DVD de 2005. Ces archives réunissent Jean-Hugues Anglade, Caroline de Vivaise, Renato Berta et Patrice Chéreau. L’occasion de retrouver plusieurs acteurs essentiels de la fabrication du film et d’entendre leurs souvenirs sur cette aventure cinématographique singulière. Jean-Hugues Anglade revient notamment sur son expérience d’interprète, tandis que Caroline de Vivaise et Renato Berta permettent d’aborder le travail sur les costumes et la photographie. Quant à Patrice Chéreau, son témoignage éclaire les choix artistiques d’un film où la stylisation des décors et la crudité des situations se livrent une bataille permanente. On poursuivra enfin avec un entretien avec Jean-Hugues Anglade issu des archives de la télévision belge (33 minutes), enregistré en 1990. Ce document télévisé possède un intérêt particulier : il permet de retrouver le comédien quelques années après L’Homme blessé, à un moment où sa carrière a déjà commencé à prendre son envol. Son regard rétrospectif sur son parcours et son métier d’acteur donne une autre dimension à la découverte du film. Enfin, une bande-annonce complète les suppléments.






















