Les Mauvais coups
France : 1961
Titre original : –
Réalisation : François Leterrier
Scénario : François Leterrier, Roger Vailland
Acteurs : Simone Signoret, Alexandra Stewart, Marcello Pagliero
Éditeur : Pathé
Durée : 1h44
Genre : Drame
Date de sortie cinéma : 17 mai 1961
Date de sortie DVD/BR : 25 mars 2026
Milan et Roberte sont mariés depuis dix ans. Depuis que Milan s’est retiré de la course automobile suite au décès de son meilleur ami, rien ne va plus entre eux. Roberte se noie dans l’alcool pendant qu’il va chasser dans la campagne bourguignonne. Dans le village, l’arrivée d’une jeune et jolie institutrice, Hélène, va mettre à bas leur couple…
Le film
[3,5/5]
Rien ne semble plus calme que Les Mauvais coups au premier abord : une maison isolée, un couple qui s’étiole, un écrivain en panne sèche, une femme qui se consume à force d’aimer trop fort. Et pourtant, sous cette surface tranquille, le film de François Leterrier cache une tempête silencieuse, un orage intérieur qui gronde sans jamais éclater complètement. Le film appartient à cette veine du cinéma français du début des années 60 où l’intime devient un champ de bataille, où les sentiments se tordent comme des branches sous le vent, et où chaque silence pèse plus lourd qu’un aveu.
Le cœur des Mauvais coups bat au rythme d’un couple qui ne sait plus comment se parler. François Leterrier filme la relation entre Simone Signoret et Reginald Kernan comme un duel immobile, une danse lente où chaque geste semble chargé d’un passé trop lourd. L’intrigue explore la jalousie, la lassitude, l’usure du quotidien, mais aussi cette étrange fidélité qui persiste même lorsque tout semble perdu. Il observe, écoute, laisse les personnages se débattre dans leurs contradictions. Le titre dit tout : ce ne sont pas les grands drames qui détruisent un couple, mais ces petits coups répétés, ces maladresses, ces blessures minuscules qui finissent par creuser des gouffres.
Visuellement, les cadrages serrés sur les visages, les plans fixes qui laissent le malaise s’installer, les jeux d’ombre dans la maison : tout concourt à créer une atmosphère étouffante, comme si les murs eux mêmes retenaient leur souffle. Les Mauvais coups utilise l’espace comme un révélateur : la maison devient un piège, un théâtre où les émotions se heurtent, un lieu où l’on tourne en rond. Cette approche formelle renforce les thématiques du film : l’enfermement, la répétition, l’impossibilité de fuir ce que l’on est devenu…
Sorti au début des années 60, Les Mauvais coups s’inscrit dans une période de transition pour le cinéma français : la Nouvelle Vague bouscule les codes, les acteurs cherchent de nouveaux territoires, et les scénarios s’aventurent dans des zones plus intimes, plus troubles. Simone Signoret, avec sa présence magnétique, incarne cette tension : une femme forte, mais enfermée dans un rôle qui ne lui convient plus. Le film capte cette mutation, cette envie de briser les cadres sans encore savoir comment s’y prendre, une sécheresse élégante et une retenue qui n’étouffe jamais l’émotion.
Par ailleurs, les thématiques du film (passion, destruction, dépendance affective) trouvent un écho particulier dans la manière dont François Leterrier filme le temps. Les Mauvais coups avance comme une horloge fatiguée, avec des moments suspendus, des accélérations soudaines, des retours en arrière qui ressemblent à des cicatrices. Le montage, discret mais efficace, renforce cette impression de boucle, de répétition, comme si les personnages étaient condamnés à rejouer les mêmes scènes jusqu’à l’épuisement. Cette structure donne au film une dimension presque philosophique : comment vivre avec l’autre lorsque l’on ne sait plus vivre avec soi même ?
Au final, Les Mauvais coups s’impose non pas comme un drame lacrymal, mais comme un film de silences, de regards, de tensions souterraines. Il s’agit d’un film qui observe les êtres humains avec une précision presque entomologique, mais sans jamais les juger. Un film qui, plus de soixante ans après sa sortie, conserve encore aujourd’hui une force émotionnelle d’une belle intensité – un peu à la manière d’une lettre d’amour froissée retrouvée au fond d’un tiroir. Un joli film.
Le Blu-ray
[4/5]
Tout comme L’Auberge du péché et Monsieur Taxi, le Blu ray des Mauvais coups édité par Pathé s’inscrit dans la collection « Version restaurée », et le coffret Blu-ray a cette élégance tranquille des éditions qui savent qu’elles n’ont rien à prouver. Le boîtier, sobre, presque ascétique, affiche le graphisme épuré qui caractérise la gamme : une manière de dire que le film est traité comme un morceau de patrimoine, pas comme un produit de consommation rapide. À l’intérieur, la galette Blu-ray repose dans un écrin clair, prêt à redonner vie à la mise en scène millimétrée de François Leterrier. La restauration 2K est splendide : le film retrouve une profondeur de noirs et une finesse de gris qui rappellent à quel point le noir et blanc peut être un territoire émotionnel à part entière. Les textures (murs, étoffes, visages…) gagnent en relief, et les contrastes, parfaitement équilibrés, redonnent à la maison isolée du film son atmosphère de piège mental. Les plans serrés sur Simone Signoret, autrefois un peu noyés dans le voile du temps, retrouvent une intensité presque tactile. Côté son, le mixage DTS-HD Master Audio 2.0 offre une restitution sonore claire, stable, sans souffle intrusif. Les dialogues ressortent avec une netteté bienvenue, et les silences – si importants dans Les Mauvais coups – conservent leur densité, leur poids, leur tension. Rien n’est modernisé artificiellement : Pathé respecte la matière sonore d’origine, tout en offrant un confort d’écoute contemporain. L’ensemble forme une restauration exemplaire, qui permet de redécouvrir le film dans des conditions proches de celles de sa sortie, mais avec la précision que seule une restauration soignée peut offrir.
Les suppléments du Blu-ray des Mauvais coups sont à la fois généreux et parfaitement ciblés. Le premier module, une présentation du film par Michel Bertrand (28 minutes). Le professeur de littérature à Aix-Marseille-Université et président de l’association des « Amis de Roger Vailland » reviendra sur l’œuvre de l’écrivain, sur son rapport au cinéma, et sur la manière dont son univers littéraire – un mélange de lucidité crue, de sensualité retenue et de tension morale – irrigue le film de François Leterrier. L’entretien explore les thèmes centraux du récit : la jalousie, l’usure du couple, la violence sourde des sentiments… Michel Bertrand évoquera les différences entre le livre et le film, et nous en proposera une intéressante analyse, en élargissant aux autres collaborations de Roger Vailland au cinéma. Le second supplément, un entretien avec Alexandra Stewart (17 minutes), est un petit bijou. L’actrice y reviendra sur son parcours, puis évoquera sa rencontre avec Simone Signoret, leur travail commun, et la manière dont la comédienne imposait une présence magnétique, presque animale, sur le plateau. Le module offre un éclairage précieux sur la dynamique entre les deux actrices, sur la construction des personnages féminins, et sur la manière dont François Leterrier dirigeait ses interprètes. Très intéressant !
























