Test Blu-ray : La Victime désignée

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La Victime désignée

Italie : 1971
Titre original : La Vittima designata
Réalisation : Maurizio Lucidi
Scénario : Augusto Caminito, Maurizio Lucidi, Aldo Lado…
Acteurs : Tomás Milián, Pierre Clémenti, Katia Christine
Éditeur : Frenezy Éditions
Durée : 1h40
Genre : Thriller, Giallo
Date de sortie cinéma : 21 août 1974
Date de sortie DVD/BR : 20 juillet 2022

Stefano est un jeune publicitaire frustré dans son mariage. Incapable de convaincre son épouse de vendre ses parts de leur société, Stefano se console avec sa maîtresse, Fabienne. Un soir, il rencontre le mystérieux Matteo qui lui propose un étrange marché. Stefano se lie d’amitié avec Matteo et ne voit pas le piège se refermer sur lui…

La naissance d’un nouvel éditeur

Comme le veut la tradition, et puisque c’est la toute première fois que l’on évoque leur travail, on voulait saluer la naissance d’une nouvelle structure indépendante spécialisée dans l’édition de Blu-ray / DVD : Frenezy Editions. L’ambition de Frenezy Éditions et de son responsable éditorial Stéphane Lacombe est de nous proposer une sélection de titres-phares issus de l’époque bénie de l’exploitation italienne, du début des années 1960 au début des années 1980, et s’exprimant dans le genre Giallo, le western spaghetti, l’horreur et évidemment le genre « Mafia ». Ceux-ci seront distribués dans des éditions Blu-ray soignées, sortant qui plus dans des tirages limités allant de 1000 à 1200 exemplaires qui en feront des objets d’autant plus rares et précieux.

A ce jour, le catalogue de Frenezy ne se compose que de deux films, mais il s’agit de deux titres-phares du cinéma d’exploitation italien des années 70 : La Victime désignée, de Maurizio Lucidi (1971), un Giallo de machination avec Tomás Milián, et Texas Adios, de Ferdinando Baldi (1966) avec Franco Nero. Les prochains titres édités par Frenezy, actuellement en pré-commande sur leur site, sont à nouveau deux Gialli totalement inédits en DVD en France : Femina Ridens (Piero Schivazappa, 1969) et Dans les replis de la chair (Sergio Bergonzelli, 1970). Dans un avenir proche, Frenezy compte également rééditer en Blu-ray La Guerre des gangs de Lucio Fulci et Qui l’a vue mourir ? d’Aldo Lado, tous deux anciennement sortis en DVD sous les couleurs de The Ecstasy of Films.

La profession de foi de Frenezy Éditions et la suivante : « Notre label est consacré à l’édition de films sur support physique. Il correspond à une envie « frénétique » de rendre accessibles au marché français de l’édition vidéo des films qui appartiennent au cinéma que nous aimons, avant qu’ils ne disparaissent dans le flux des fichiers et des diffusions éphémères. Nos éditions sont enrichies de suppléments d’archives ou de contenus produits en interne. Notre ambition est d’offrir un nouvel écrin HD à des œuvres qui le méritent et de faire (re)découvrir certains films cultes restés inédits en vidéo en France… »

On souhaite donc toute la réussite du monde à ce nouveau venu dans le monde de la vidéo physique. Le choix de devenir éditeur, surtout Blu-ray, est vraiment de nos jours une affaire de passion avant tout. Le choix de s’aventurer dans un secteur de niche (la vidéo physique au format Blu-ray) est toujours un risque, et beaucoup s’y sont cassé les dents. Plus d’informations sur le site officiel de Frenezy Éditions !

Le Film

[4/5]

Avec son intrigue mettant sur un plan d’égalité « échange de meurtres » et « échange de bons procédés », La Victime désignée rappellera forcément aux cinéphiles le grand classique d’Alfred Hitchcock L’inconnu du Nord-Express (1951). Mais s’il s’inspire du point de départ d’un film sorti vingt ans auparavant, le film de Maurizio Lucidi n’en est pas moins un fier représentant de son époque. Le héros du film, Stefano (Tomás Milián) est donc un gros bonnet de la pub, qui vit grand train, avec un style de vie de playboy : une épouse frigide qui tient les cordons de la bourse (Marisa Bartoli), et une jeune maîtresse avec qui il part à Venise (Katia Christine). Se sentant comme « castré », ou du moins clairement menacé dans sa virilité lorsque sa femme refuse de vendre ses parts dans l’entreprise, Stefano développera une certaine fascination pour un jeune étranger dont il fait la rencontre : le comte Matteo Tiepolo (Pierre Clémenti) est en effet un homme « libre » tel que Stefano rêverait de l’être.

En réalité, le personnage de Matteo est un pur exemple de ce que la recherche sans fin de liberté(s) a pu amener comme dérives décadentes, typiques de la fin des années 60. Chez Matteo, tout est too much ; ainsi, dans le refus de la notion de propriété sexuelle et l’amour libre, il ira un peu plus loin que les autres en prostituant sa petite amie et en lui imposant un état d’esclavage sexuel. Et s’il se livre à ce genre d’expériences, ce n’est pas par goût, ou par malice, mais par désœuvrement, parce qu’il n’a rien d’autre à faire de mieux en quelque sorte. Dans la première demi-heure de La Victime désignée, il affirmera de toute façon que l’amour n’est qu’une distraction, et que seule compte l’amitié entre hommes. S’insinuant peu à peu dans la vie de Stefano, Matteo se portera ainsi volontaire pour assassiner son épouse si, en échange, Stefano le débarrasse de son frère, une brute qui le tyrannise…

A partir de ce point de départ, Maurizio Lucidi et ses coscénaristes imaginent une machination machiavélique, qui ne fonctionnera malheureusement que partiellement, en raison d’un « twist » narratif extrêmement prévisible dès le premier acte du film, mais qui ne constituera heureusement pas le seul rebondissement de La Victime désignée. La noirceur étouffante de l’ensemble est annoncée dès la rencontre entre Stefano et Matteo, qui se déroule dans une ville de Venise plongée dans la brume, ainsi que par la chanson-titre du film, « Shadows in the Dark », récurrente et délicatement sinistre. Le générique nous apprendra que ladite chanson a été interprétée par Tomás Milián lui-même, sur une musique de Luis Bacalov qui mélange des thèmes baroques et contemporains et qui renforce pour le moins efficacement l’ambiance particulière du film.

La dualité des personnages de Stefano et Matteo, tout autant que leur rapport aux femmes, est clairement teintée dans La Victime désignée d’une attirance homo-érotique. Il s’agit d’un élément thématique que l’on pouvait déjà percevoir en filigrane dans le film d’Alfred Hitchcock L’inconnu du Nord-Express, mais qui s’avère ici très explicitement souligné par la mise en scène de Maurizio Lucidi, se teintant de plus dans le deuxième acte du film d’une coloration sado-masochiste intrigante. C’est assez singulier dans le sens où le film s’inscrit dans la catégorie des Gialli, et que ces derniers s’articulent quasi-uniquement autour d’héroïnes apeurées, l’image la plus célèbre afin de représenter le genre Giallo étant celle de la jeune femme terrorisée et seule chez elle. La Victime désignée suit quant à lui alternativement le point de vue de Matteo ou de Stefano.

D’ailleurs, si le film de Maurizio Lucidi s’avère encore aujourd’hui si fascinant, c’est probablement en partie en raison de l’interprétation à fleur de peau de Pierre Clémenti et Tomás Milián, qui, pour une fois, n’incarne pas un personnage de matamore fascinant et manipulateur, mais au contraire un protagoniste qui se voit ouvertement dominé et manipulé par un autre. Sa prestation au cœur de La Victime désignée est assez fascinante, tenant en partie de celle de l’animal sauvage réalisant peu à peu qu’il a tout intérêt à suivre les instructions de l’homme tentant de le dompter à grands coups de fouet. L’attitude d’un homme qui sait qu’il a trouvé plus fort que lui, et qui malgré sa colère intérieure, le respecte.

Comme souvent dans le Giallo, La Victime désignée développe également un discours politique en abordant de front la décadence au cœur de laquelle baignent les élites italiennes : si Matteo est clairement représenté comme un jeune oisif prompt à tenter les expériences les plus immorales, Stefano ne vaut guère mieux au final : le crime de sang n’est finalement qu’un des obstacles dont est pavé la route de l’ascension sociale, et c’est son ambition et son amour de l’argent « facile » qui le mèneront à sa perte. Le personnage de Stefano étant un immigré, le fantôme de la lutte de classes plane également sur le script du film…

Le Blu-ray

[5/5]

La Victime désignée est donc disponible en France sur support Haute-Définition depuis le mois d’avril 2022, sous les couleurs de Frenezy Éditions, nouvel éditeur qui nous propose de découvrir le film dans un écrin technique assez remarquable. Côté Blu-ray en effet, on est en présence d’un master très respectueux du grain argentique d’origine, encodé en 1080p et proposant un piqué d’une belle précision ainsi que des contrastes et couleurs au taquet. En deux mots, tout est parfait, c’est un travail tout simplement magnifique, et une véritable redécouverte pour les amoureux du film, qui désespéraient de le voir un jour débarquer sur support Blu-ray en France. Niveau son, VF et VO sont proposées en LPCM Audio 2.0, et dans les deux cas, l’éditeur nous offre un mixage très respectueux du rendu acoustique original, propre et ne souffrant pas du moindre souffle parasite. Le doublage français d’origine, incluant notamment les voix de Philippe Ogouz, Joelle Janin ou Roger Rudel, a été préservé des outrages du temps, et s’impose avec punch tout à fait satisfaisant. Le film étant proposé en Version intégrale, certains passages seront automatiquement proposés en VO italienne, à moins que vous ne choisissiez d’opter pour la version courte du film (1h29), intégralement doublée en français.

Du côté des suppléments, on trouvera tout d’abord une présentation du film par Jean-François Rauger (26 minutes). Omniprésent au cœur des bonus de Gialli édités par Le Chat qui fume, le directeur de la programmation de la Cinémathèque française prête ici ses services à Frenezy Éditions, et nous propose comme à son habitude une intervention carrée et tout à fait pertinente. Il y reviendra ainsi sur la carrière de Maurizio Lucidi, sans grand enthousiasme cela dit : la réussite de La Victime désignée vient en effet selon lui du fait que le cinéaste avait su s’entourer d’une équipe de scénaristes, d’acteurs et de techniciens ayant su donner le meilleur d’eux-mêmes et lui ayant permis de signer le meilleur film de sa carrière. Il citera évidemment l’influence d’Aldo Lado sur la tonalité générale du récit. Il continuera ensuite en abordant rapidement le casting du film, avant de revenir sur le duo de personnages principaux (leur psychologie, leur attirance homosexuelle, le motif du double…), ou encore sur les lieux de tournage. Très intéressant. On continuera ensuite avec un entretien avec Louis de Ny consacré à la musique de Luis Bacalov (16 minutes). Spécialiste du rock progressif italien, Louis de Ny évoquera donc la collaboration entre Luis Bacalov et le groupe New Trolls, en remettant bien sûr ce genre musical dans le contexte de l’époque. Leurs collaborations seront passées en revue, de même que leur travail sur La Victime désignée,à travers l’analyse de quelques extraits de la bande originale. On notera par ailleurs que Vittorio De Scalzi, l’un des membres fondateurs des New Trolls, est mort il y a quelques jours – le 24 juillet 2022 – à seulement 72 ans, à la suite de complications dues à une fibrose pulmonaire qui l’avait frappé un mois après sa guérison de la Covid-19. On terminera la série d’entretiens avec une intéressante analyse du film par Rosario Tronnolone, historien du cinéma (12 minutes), qui s’intéressera plus précisément à l’aspect « visuel » du film : décors, couleurs, photographie… En mettant ces différents éléments en parallèle avec l’intrigue et plus largement la mise en scène de Maurizio Ludici.

Mais ce n’est pas tout : l’éditeur Frenezy Éditions nous propose en effet une large poignée de scènes coupées et/ou alternatives (16 minutes) reconstruites à partir d’une copie VHS italienne du film au montage légèrement différent, et approfondissant certains aspects de la relation entre Matteo et Stefano. Chaque scène est remise dans son contexte par le biais d’un panneau explicatif. Enfin, on terminera le tour des suppléments avec une série de bandes-annonces : celle de La Victime désignée bien sûr, mais également celles de Dans les replis de la chair et de Femina Ridens, prochainement disponibles chez Frenezy. Pour vous procurer cette édition limitée à 1000 exemplaires, rendez-vous sur le site de l’éditeur !

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