Revu sur MUBI : Grains de sable

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Si on y réfléchit un peu, l’exposition du cinéma asiatique en France est quand même terriblement aléatoire. A peine s’est-on familiarisé avec un réalisateur venu de Chine, de Corée du Sud ou du Japon – pour ne citer que les pays à l’industrie cinématographique la plus robuste – que ses films suivants ne semblent plus mériter l’engagement des distributeurs indépendants les plus téméraires. Mêmes les noms les plus prestigieux ont tendance à tomber victime de cette sélection économique impitoyable, puisque on serait incapable de vous dire à l’improviste quel était le dernier film de Takeshi Kitano à sortir dans les salles de cinéma françaises. Et que dire des chefs-d’œuvre de l’animation, qui sortaient pendant une certaine période dans le désordre chronologique le plus total ?

Dans ce contexte regrettable d’un accès foncièrement éphémère, il est tout de même dommage qu’on n’entende plus du tout parler du réalisateur japonais ! Finalement, seuls trois de ses films ont été distribués vers chez nous, dont en premier , actuellement disponible dans la vidéothèque de la plateforme . Facile à étiqueter comme un film gay, ce drame s’intéresse en fait beaucoup plus aux troubles romantiques et hormonaux qui vont de pair avec l’adolescence. Ainsi, le triangle des personnages au cœur de l’intrigue ne se définit pas exclusivement par rapport à l’acceptation ou au rejet de l’homosexualité de l’un d’entre eux. Il navigue davantage dans les eaux troubles d’un malaise existentiel, filmé avec une patience et une sensibilité plutôt rares.

© 1995 Toho Company / Pierre Grise Distribution / Outplay Tous droits réservés

Oui, s’il fallait résumer Grains de sable à son essence même, on choisirait le terme « malaise ». Pas nécessairement celui d’une orientation sexuelle vécue comme un fardeau, d’ailleurs de moins en moins lourd à porter au fur et à mesure que Ito, le personnage principal, assume son attirance pour son meilleur ami et camarade de classe Yoshida. A notre agréable surprise, cette histoire d’amour naissante ne dévie pas vers le cliché, si promptement sollicité par le cinéma gay dans les années 1990 et ultérieurement, de l’aventure sexuelle et sentimentale proche du conte de fées à l’eau de rose à connotation beaucoup trop rose. La mise en scène cultive au contraire un trouble, qui ne se dissipe jamais tout à fait. La gêne entre les deux copains d’école acquiert alors le droit de perdurer, à tel point de devenir la force dramatique redoutable des longs plans-séquences sans issue consensuelle.

A l’image de la maladresse du côté des personnages de faire face à l’homosexualité, les rapports avec les filles ne se distinguent pas non plus par leur aisance. Aucun des garçons n’ose leur avouer ses sentiments. Et quand Yoshida y parvient finalement, auprès de l’adolescente la plus marginale d’entre toutes, il est pris au piège d’une imposture nullement préméditée. Celle-ci embrouille encore un peu plus les choses, au lieu de rassurer le spectateur avec l’espoir illusoire de couples solides prêts à se former. En somme, il s’agit d’un film à la fois bien dans l’air de son temps et néanmoins resté intriguant un quart de siècle après sa sortie, grâce à la mise en scène aucunement affectée de Ryosuke Hashiguchi.

© 1995 Toho Company / Pierre Grise Distribution / Outplay Tous droits réservés

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