Critique : Oldboy

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USA : 2013
Titre original : Oldboy
Réalisateur : Spike Lee
Scénario : Mark Protosevich
Acteurs : Josh Brolin, Elizabeth Olsen, Sharlto Copley, Samuel L. Jackson
Distribution : Universal Pictures International France
Durée : 1h44
Genre : Thriller
Date de sortie : 1er janvier 2014

3/5

Ce film de Spike Lee trouve un écho dans la programmation de la Cinémathèque Française : Panoptisme, une histoire de la visibilité. « Le cinéma s’est, durant sa brève histoire, fait le témoin de cette volonté humaine de visibilité totale et de ce fantasme de contrôle absolu par la vision, objectifs qui furent progressivement facilités par des évolutions techniques de la fin du XXème siècle et du début du XXIème siècle. Ce projet est évidemment une construction politique désormais ancienne mais que la naissance de la télévision puis d’Internet a indiscutablement accélérée. C’est bien ce dont a exemplairement témoigné le septième art depuis Fritz Lang dont on a pu dire qu’il avait compris qu’on ne regardait pas la télévision mais que celle-ci nous regardait. Alfred Hitchcock avait, lui, eu l’intuition que le spectateur moderne se transformait progressivement en voyeur, espionnant l’intimité des autres. […] » Oldboy est tout à fait concerné par les questions abordées par Jean-François Rauger dans son texte. Après le succès du Oldboy coréen, Spike Lee est attendu au tournant.

Synopsis : Un soir de beuverie, Joseph Doucett est enlevé mystérieusement. Il est détenu sans
explications, sans connaître le nom de son ravisseur pendant 20 ans, connecté au monde et ancré dans la temporalité seulement par une télévision. La petite lucarne lui apprend le meurtre sauvage de son ex-femme dont il est le principal suspect. Lorsqu’il est relâché, il n’a qu’un seul but : retrouver sa fille et se venger.

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Le labyrinthe des écrans

Dès le début du film, la caméra se fait déroutante. Elle vacille, pivote, se déplaçant dans l’espace sans accroches et nous laisse sans repères. Elle semble ivre et perdue comme Joseph. Lorsque le protagoniste est plongé dans un sommeil drogué, la caméra incarne un regard à part entière, inspecte ce lieu clos avant lui et distille une angoisse, devine une inquiétude. Elle nous secoue et fait sentir. On est lancé hébété et sans clés de compréhension dans cette histoire insensée.

Lorsqu’apparaît le gardien Samuel Jackson – à la crête aussi effrayante que son travail, c’est devant une multitude d’écrans, petites boîtes vidéo où sont enfermés de nombreux autres prisonniers épiés dans leur cellule par des caméras de surveillance. Dans une continuité logique, l’homme psychopathe qui orchestre cette machination règne sur les écrans. Il contrôle tout par la vision et met en scène, véritable puissance omnipotente. L’adjectif divin lui convient amplement lorsqu’il intervient in extremis et sauve le protagoniste de la torture, dans un véritable deus ex machina. Tour à tour manipulateur et voyeur, les images se déroulent devant ses yeux et ceux de ses victimes. Ecran de télévision dans la cellule qui martèle les mêmes images, modèle comme elle l’entend l’esprit du prisonnier aux yeux rivés et y glisse les idées qu’elle crée (la télé nous regarde !) ; écran dans la chambre où il suit à la trace ses pantins et se délecte de leurs peurs ou leurs plaisirs ; écrans de téléphone pour les contacter et les manœuvrer ; écrans tablette pour leur imposer des images traumatisantes et les faire céder. Joseph Doucett est propulsé des années 90 aux années 2000, découvrant le
passage à internet, le déplacement du papier à l’écran, cherchant un annuaire mais recherchant avec des google et un iphone.

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On contourne aussi l’écran, on le retourne et on découvre les coulisses, c’est-à-dire le factice et l’illusion. Là encore on dénonce le pouvoir de la télé et des images. La manipulation est aisée lorsque l’on croit tout ce que l’on voit à la télé. Questionner les images et leur revers est une démarche centrale et courante dans une société où celles-ci déferlent et nous envahissent sous l’impulsion de la technologie toujours plus galopante. Alors que Joseph croit ouvrir les bras sur la chaleur et la vie, il les referme sur du vide et du vétuste.

Le vertige grandit quand s’ajoutent les miroirs. Le traqueur détraqué regarde Elizabeth Olsen qui se regarde dans des miroirs qui fragmentent son visage. Doucett voit lui aussi son reflet éclaté dans le miroir brisé qui sert sa tentative de suicide. Le miroir trouble la réalité, il la déforme et nourrit mort et folie. Il réunit aussi espace et temporalité lorsqu’il représente l’acte mémoriel, entraînant les reflets de Doucett et de son ennemi côte à côte dans le passé, encore une fois passerelle vers le meurtre et la folie.

bon

La violence est au sein de ce film, elle en est l’énergie. A la limite du grotesque par son excès et par une certaine délectation dans son inventivité cruelle et sadique mais aussi de la chorégraphie. La séquence de bagarre dans les couloirs du parking où les corps se déploient avec fluidité et les adversaires tombent un à un dans un plan large ressemblent à un jeu vidéo esthétique qui se dénoue comme dans un clip. Pour autant, elle ne se départit pas de son horreur en se complaisant dans les détails sordides et triviaux, bruitages réalistes à la clé qui ont le don de nous faire imaginer avec précision les dégâts.

La violence est de pair avec la folie et les penchants sexuels malsains. L’instant sensuel et simple qui unit les deux personnages principaux, comme un souffle dans le tourbillon horrifique, est sali et abîmé par le regard du milliardaire fou qui dévoile la vérité difforme. Mises en scène et coups de théâtre sont ses activités favorites, dans une mise en abyme démoniaque. Dans cette danse macabre et frénétique, les acteurs s’en donnent à cœur joie pour incarner ces personnages délirants et leur prêter une crédibilité effrayante. Le monde labyrinthique halluciné et sans issue semble se refermer implacablement sur eux.

Résumé

Sexe, sang et folie promettent un film sulfureux et dérangeant. Il s’agit en tout cas d’un film qui a un pouvoir de choc (non pas au sens moral mais physique), il remue l’estomac. C’est un film prenant qui nous happe dans son tourbillon stylé et délirant auprès des personnages piégés (parfaitement incarnés) et nous laisse tout secoué essouflé angoissé. Mais ce n’est pour autant pas un film dénué d’une certaine aseptisation. Ce qui se veut provocation se révèle assez convenu. Cependant il est sauvé par une dérision grinçante voire une bonne dose d’humour noir. Spike Lee semble s’être bien amusé à nous mener à la baguette et faire danser nos nerfs.

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