Critique : Les Camarades

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Italie, France, 1963
Titre original : I compagni
Réalisateur :
Scénario : Agenore Incrocci, Furio Scarpelli & Mario Monicelli
Acteurs : , Renato Salvatori, Annie Girardot, Folco Lulli
Distribution : Les Acacias
Durée : 2h10
Genre : Drame social
Date de sortie : 31 octobre 2018 (Reprise)

Note : 3,5/5

Le cinéma italien des années 1960 n’était pas seulement l’âge d’or de la comédie savoureuse, aussi fraîche et populaire aujourd’hui qu’il y a un demi-siècle. Il œuvrait de même sans relâche à la création d’une conscience sociale, le reflet filmique d’une misère matérielle qui allait de pire en pire au fur et à mesure qu’on descendait des Alpes vers la Sicile. Connu surtout en France pour ses chefs-d’œuvre d’un humour caustique, comme Le Pigeon, Mario Monicelli a néanmoins su donner ses lettres de noblesse à ces indignations sur pellicule, en parallèle d’un réalisateur comme Francesco Rosi, qui avait fait de ces brûlots sans complaisance son fond de commerce quasiment exclusif. Dans Les Camarades, un léger esprit de dérision se manifeste au mieux par le biais du personnage interprété avec sa finesse habituelle par Marcello Mastroianni. C’est un agitateur idéaliste à la parole facile pour soulever, puis passablement canaliser la colère de la foule, qui reste toutefois profondément démuni, face à l’excédent de malheur qui s’abat sur ses disciples, dès qu’ils prennent trop à cœur ses préceptes enflammés. Sinon, le récit est marqué par un réalisme social pas dépourvu de poésie filmique, la mise en scène réussissant à concilier le noir et blanc splendide de la photographie de avec la chape de plomb du désespoir qui pèse sur ces ouvriers exploités sans vergogne, à la limite trop fatigués par quatorze heures de labeur par jour pour prendre réellement la mesure de leur insurrection improvisée.

Synopsis : A la fin du XIXème siècle, dans une fabrique textile à Turin, les ouvriers passent le plus clair de leur temps à activer les machines dans des conditions de travail éprouvantes. De six heures du matin jusqu’à huit heures du soir, avec une brève pause déjeuner de trente minutes, ils s’épuisent pour le compte d’un patronat qu’ils ne voient jamais. Après un grave accident en fin de journée, qui voit l’un de leurs collègues perdre sa main, ils décident de s’engager dans de petites opérations d’insubordination. Déjà prêts à abandonner la lutte face à l’absence de résultats, ils sont pourtant galvanisés par l’intervention du professeur Sinigaglia, arrivé clandestinement de Gênes où il est recherché par la police. Le conseil de l’usine, mené par le fanfaron Pautasso, met alors au vote sa décision de commencer dès le lendemain une grève illimitée.

Approuvé à l’humanité

Beaucoup de soin est apporté à l’exposition de Les Camarades, les premières minutes du film servant essentiellement à camper sans fioriture, mais avec une adresse narrative indéniable, le décor d’une usine ordinaire pour l’époque, où la routine va main dans la main avec une camaraderie inoffensive. Les conditions de vie y sont dépeintes dans toute leur dureté, entre le lever aux aurores dans des logements insalubres, en passant par un travail quotidien sans aucune valeur ajoutée, jusqu’aux timides tentatives, le soir venu, de s’affranchir de ce statut social avilissant en apprenant par exemple à lire. Le ton très mesuré, presque noble, de la réalisation permet d’éviter le piège du misérabilisme, au profit d’un regard plein de tendresse sur cette classe ouvrière en panne d’ambitions individuelles ou collectives. Il n’y a qu’à voir la maladresse avec laquelle les porte-parole entrent dans les bureaux de la direction – où ils sont accueillis chaque fois avec un dédain à peine voilé par l’hypocrisie, peu importe le progrès de leur mobilisation – pour se rendre compte à quel point cette guerre pour un misérable gain en qualité de vie est menée à armes inégales. Le scénario y a certes très tôt choisi son camp, mais il ne se fait guère d’illusions sur l’issue de cette étincelle socialiste, aussitôt étouffée dans l’œuf. L’agencement du long calvaire de ces révolutionnaires amateurs, très vite désenchantés par la complexité de la mise en question du statu quo social, est alors d’autant plus prodigieux, chaque séquence contribuant à resserrer, un cran à la fois, l’étau autour de ce mouvement bien intentionné et mal exécuté.

Le pain n’est jamais frais

Le point crucial autour duquel pivote toute cette agitation sans queue, ni tête est donc le personnage campé sans fausse pudeur par un Marcello Mastroianni décidément au sommet de son art dramatique ici. Rien que l’entrée en scène du professeur Sinigaglia, plutôt tard dans le film, alors que l’unité du front ouvrier est déjà sérieusement fissurée par les premiers échecs de l’opération, vaut son pesant d’or, sa descente du train à la gare de Turin Porta Susa – qui ne ressemble plus du tout à ça de nos jours – synthétisant d’ores et déjà les contradictions mi-tragiques, mi-comiques de cet homme aussi bien intentionné que horriblement maladroit. Ce protagoniste par défaut, à qui tout le monde fait appel dès que la machine s’enlise, mais qui occupe avant tout le terrain en tant que trublion opportuniste, est moins un intellectuel échoué hors de son milieu naturel qu’un altruiste déraciné, voire marginal, simultanément aux aguets d’un repas chaud, quitte à ce qu’il soit composé de bouts de pain trempés dans une tasse de thé, et d’une occasion pour mettre en pratique sa philosophie iconoclaste. Son action n’amènera après tout qu’une pesante désolation mortuaire, la communauté ouvrière terminant l’intrigue moins bien qu’elle ne l’avait commencée. Il n’empêche que cette bataille, perdue sans appel, aura valu la peine d’être livrée, à l’écran et sans doute aussi à quelques détails près dans la vraie vie, ne serait-ce que pour nous rappeler avec une insistance incroyablement sophistiquée, à nous spectateurs du XXIème siècle qui prennent pour acquis les avantages de nos rythmes de travail globalement confortables, que, justement, rien n’est acquis et que la persévérance de nos ancêtres, malgré les frustrations provoquées par chaque impasse, aura porté ses fruits pour nous et, espérons le, pour les générations futures.

Conclusion

La jubilation des films les plus loufoques de Mario Monicelli fait place ici à une indignation sous sa forme la plus pure et sincère. Les Camarades est un pamphlet dur et sombre, amplement conscient de ce que la révolution industrielle coûtait à l’époque à l’humanité. Il s’agit néanmoins d’un film lumineux, grâce à la lucidité avec laquelle il observe ce jeu existentiel couru d’avance. La solidarité et la ferveur des ouvriers n’y font que prolonger inutilement leur misère, selon les règles de l’art d’une ironie atroce, qui se lit de façon magistrale sur le visage inlassablement tourmenté de Marcello Mastroianni.

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